
Par la signature, le 26 mai 2026, de deux décrets présidentiels particulièrement révélateurs, le chef de l’État tchadien, le général-maréchal Mahamat Idriss Déby Itno, a procédé à une vague d’élévations d’officiers supérieurs au rang de généraux. Derrière la communication officielle d’une grande muette « réorganisée », la liste des bénéficiaires réveille les vieux démons du confessionnalisme et du népotisme au sein de l’appareil sécuritaire tchadien.
À N’Djamena, le secret de polichinelle s’est de nouveau étalé au Journal officiel. Les décrets n°2000 et n°2003, paraphés par le président de la République avec le contreseing du tout nouveau Premier ministre Allah Maye Halina propulsent une poignée d’officiers aux grades suprêmes de l’armée tchadienne : généraux de corps d’armée et généraux de brigade.
Si la rhétorique officielle invoque des « titres exceptionnels » et une prétendue récompense du mérite pour ces Forces de défense et de sécurité (FDS), la sociologie de ces nominations bouscule le mythe d’une armée républicaine et unitaire.
Deux poids, deux mesures : le prix du sang contre le passe-droit du sang
Certes, parmi les heureux élus, certains profils affichent de solides états de service. Des officiers supérieurs ont légitimé leurs étoiles par l’épreuve du feu, au cours des multiples affrontements qui secouent régulièrement les confins désertiques du pays ou le bassin du lac Tchad. Pour ceux-là, le galon est lavé dans le sang des combats.
Mais pour d’autres, la seule filiation ou la proximité ethnique avec le maître de N’Djamena semble avoir fait office de brevet d’état-major. Au sein de ces promotions fulgurantes, plusieurs noms trahissent une appartenance directe ou périphérique au clan des Zaghawa, et plus précisément à la famille présidentielle. Un phénomène de clientélisme dynastique initié sous le règne d’Idriss Déby Itno et que son fils, Mahamat, perpétue avec une déconcertante absence de retenue.
L’éternel sacrifice des militaires sudistes
Pendant que ce premier cercle s’accapare les honneurs, les privilèges matériels et l’autorité stratégique, la réalité du terrain pour le gros des troupes est tout autre. Dans les garnisons du Sud et sur les théâtres d’opérations les plus ingrats, des milliers de soldats, sous-officiers et officiers originaires des régions méridionales s’embourbent dans l’anonymat des grades subalternes.
Ces militaires « sudistes », bien que constituant souvent le socle opérationnel et technique de l’infanterie, meurent au front avec de modestes galons de capitaines ou de commandants, obtenus après des décennies de sacrifices. Pour eux, le plafond de verre de la hiérarchie militaire tchadienne reste de marbre.

L’armée, une chasse gardée ethnique
Ces décrets du 26 mai 2026 viennent valider et signer, de la main même du chef de l’État, les accusations récurrentes de l’opposition et de la société civile : l’armée tchadienne fonctionne comme la chasse gardée d’une seule ethnie. Une oligarchie militaire s’est solidement installée au sommet de l’État, convaincue que le contrôle absolu des armes est le seul garant de sa survie politique.
En concentrant ainsi le monopole de la force légitime entre les mains d’un clan, le régime de Mahamat Idriss Déby Itno prend un risque immense. Il fragilise la cohésion nationale et nourrit des frustrations profondes au sein d’une troupe fracturée. À force de confondre l’armée nationale tchadienne avec une garde prétorienne familiale, N’Djamena oublie qu’une institution bâtie sur l’injustice clanique finit toujours par vaciller sous le poids de ses propres contradictions.
