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Tchad Connexion 2030: le rêve d’émergence à l’épreuve du réel

À Abou Dhabi, les 10 et 11 novembre 2025, le Tchad a présenté son Plan national de développement (Pnd) lors d’un forum international baptisé “Tchad Connexion 2030”. Sous un slogan ambitieux et des discours galvanisants, le gouvernement a voulu montrer un visage nouveau: celui d’un pays tourné vers l’investissement, la stabilité et la modernisation.

Mais derrière les chiffres mirobolants et les promesses d’émergence, le doute s’installe. Le pays reste enlisé dans ses contradictions, tiraillé entre une ambition affichée et une réalité socio-économique atone, minée par l’insécurité, la corruption et la fermeture politique. L’événement, s’il marque un moment diplomatique important, soulève une question essentielle: le Tchad veut-il réellement se transformer, ou cherche-t-il seulement à soigner son image à l’international ?

Un discours d’espoir dans un pays d’incertitudes

“Venez construire avec nous le Tchad d’aujourd’hui et de demain”, a lancé le Président de la République, Mahamat Idriss Déby Itno, sous les projecteurs d’Abou Dhabi. L’appel est solennel, presque messianique. Le président invite les investisseurs à “faire du Tchad un modèle de réussite économique”, à transformer la “terre de Toumaï” en vitrine de prospérité. Ce discours, soigneusement calibré, s’inscrit dans la lignée des grandes annonces présidentielles qui promettent un tournant historique à chaque génération politique.

Pourtant, au-delà de la tribune, la situation du pays reste alarmante. Le Tchad demeure l’un des États les plus pauvres du monde malgré ses richesses naturelles considérables. Les infrastructures sont défaillantes, le chômage massif, et les inégalités abyssales. Dans les campagnes comme dans les quartiers périphériques de N’Djamena, l’idée même d’émergence paraît lointaine, presque irréelle. Le contraste entre le rêve présidentiel et le vécu quotidien de la population est saisissant.

Ce décalage n’est pas seulement économique, il est aussi politique. Depuis la transition militaire, la parole publique est muselée, les opposants traqués et les manifestations violemment réprimées. Dans ce contexte, la promesse d’un “Tchad de demain” sonne davantage comme un slogan que comme un projet de société. Le pays espère le changement, mais le pouvoir redoute la transformation.

Des chiffres mirobolants, des fondations fragiles

Lors de ce forum de Tchad connexion 2030, le ministre des Finances, Tahir Hamid Nguilin, a annoncé que les exploitations d’or artisanal ont généré plus de deux milliards de dollars en 2024, une performance présentée comme un signe de vitalité économique. Le chiffre impressionne, mais interroge. Car dans un pays où les circuits de commercialisation échappent largement à l’État, ces revenus ne profitent ni au budget public ni aux populations locales. L’or du Tchad brille, mais rarement pour le Trésor.

La promesse d’un avenir minier prospère cache mal la fragilité du modèle économique. Les mines artisanales, souvent illégales, échappent à toute régulation, alimentant les tensions communautaires et le trafic transfrontalier. L’absence de politique industrielle cohérente transforme ce secteur en mirage budgétaire: des richesses extraites sans développement durable. Pendant ce temps, les services publics manquent de moyens, et le pays dépend toujours de l’aide extérieure pour financer ses “infrastructures”.

Le ministre du Commerce, Mathieu Guibolo Fanga, s’est voulu rassurant: “nous avons sécurisé l’environnement des affaires, désormais stable”. Mais cette stabilité est surtout politique, parfois imposée par la force. Sur le terrain, les entrepreneurs étrangers déplorent la corruption endémique, la lenteur administrative et l’insécurité juridique. Au Tchad, l’État se veut attractif, mais reste imprévisible. L’économie fonctionne sur la confiance; or, c’est précisément ce qui manque le plus.

Les doutes des technocrates et la lucidité des observateurs

Le ton du forum a basculé quand l’économiste Tahir Souleyman Haggar, ancien président de la Cour des comptes, a laissé lire sur la toile bleue cette ironie: “les bailleurs de fonds connaissent mieux le Tchad et ses avantages que la plupart des membres du gouvernement”. Une remarque sèche, mais juste. Elle met à nu la faiblesse de la gouvernance économique, où la communication supplante souvent la compétence, et où le pouvoir préfère l’allégeance à la compétence technique.

Edgar Djerassem, autre économiste tchadien, a résumé la situation d’un mot désabusé: “le vrai Pnd commence après”, a-t-il lâché. Cette phrase résonne comme un constat d’échec répété. En effet, depuis des décennies, les plans de développement se succèdent sans qu’aucun ne transforme réellement le pays. Chacun commence par une promesse et se termine dans le désenchantement, faute de vision, de leadership, de transparence et de volonté politique. Ici, le doute ne quitte pas les esprits; le Pnd 2025-2030 pourrait bien subir le même sort.

Car au-delà des annonces, c’est la capacité d’exécution qui fait défaut. Le Tchad manque d’institutions fortes, d’administration compétente et de mécanismes de reddition des comptes. Tant que les plans seront pensés en haut, sans participation des acteurs locaux, ils resteront des vitrines pour investisseurs, non des outils de transformation nationale. Derrière les discours, c’est le vide institutionnel qui inquiète.

Les partenaires étrangers: prudence et réalisme

Face à la ferveur officielle, les partenaires étrangers ont adopté un ton plus mesuré. Mohammed Al-Dhaheri, vice-président de Resource Investment aux Émirats arabes unis, a préféré la sincérité à la flatterie: “il faut qu’on regarde tous les angles – énergies, coûts, logistiques. C’est un processus réaliste de mettre les bases, les fondations en place”, alerte-t-il. » Autrement dit, les investisseurs savent que le Tchad n’est pas un pari sûr, et qu’il faudra du temps avant d’en faire un terrain viable.

Ce réalisme tranche avec l’optimisme gouvernemental. Les investisseurs du Golfe, comme d’ailleurs, n’ignorent pas les obstacles: insécurité persistante, infrastructures vétustes, lourdeurs administratives, corruption. Dans un environnement aussi incertain, l’afflux annoncé de 20,5 milliards de dollars suscite autant d’interrogations que d’espoirs. Dans tous les cas, beaucoup y voient un effet d’annonce, plus diplomatique qu’économique.

L’intérêt des Émirats pour le Tchad s’inscrit davantage dans une stratégie géopolitique régionale que dans une confiance économique aveugle. Entre les ressources minières et la position stratégique du pays au cœur du Sahel, le Tchad attire les convoitises. Mais pour convertir ces promesses en projets tangibles, il faudra plus que des conférences internationales: il faudra un État capable de planifier, de réguler et de rendre des comptes.

Un pays figé dans son paradoxe

Le forum d’Abou Dhabi symbolise la dualité du Tchad contemporain: un discours tourné vers la modernité, mais un système politique ancré dans le contrôle. Le pouvoir célèbre l’investissement étranger et la croissance inclusive, tout en étouffant la liberté d’expression et en criminalisant la contestation. L’émergence économique ne peut pas prospérer sur un terrain politique infertile.

Sur le plan social, la déconnexion est totale. La majorité des Tchadiens, éloignés de ces grandes messes internationales, n’y voient qu’un spectacle lointain. Dans les rues de N’Djamena, on parle plus du coût des produits de première nécessité que des milliards annoncés à Abou Dhabi. La fora et les plans passent, les difficultés demeurent. La pauvreté, l’exode rural et le chômage des jeunes, les traques et assassinats politiques, les arrestations arbitraires restent les véritables visages du pays.

Tant que le pouvoir continuera à confondre stabilité et verrouillage, communication et réforme, le développement restera un mirage. Le Tchad ne manque ni de ressources ni de talents: il manque de courage politique. Le Pnd ne peut réussir sans une refondation démocratique. Car sans justice, sans liberté et sans transparence, les milliards annoncés ne bâtiront qu’un château de sable.

Entre mirage et responsabilité

Les 20,5 milliards de dollars (ou plus) promis à l’issue du forum pourraient, en théorie, changer la trajectoire du Tchad. Mais l’histoire récente invite à la prudence: combien de fonds annoncés n’ont jamais été décaissés, ou ont été engloutis dans l’opacité la plus totale ? Le développement ne se décrète pas; il se construit par la rigueur, la confiance et la redevabilité.

Le Tchad se trouve à la croisée des chemins. Il peut faire de ce forum un tournant historique ou un nouveau rendez-vous manqué. Tout dépendra de sa capacité à rompre avec la culture de la rente et de la confiscation du pouvoir. Les slogans ne suffisent plus: le pays a besoin d’un État moderne, d’institutions fortes et d’un contrat social renouvelé.

Abou Dhabi a offert une tribune internationale; N’Djamena devra prouver que cette tribune n’était pas qu’un décor. Le développement commence par un acte de vérité. Et au Tchad, la vérité est claire: le potentiel existe, mais la volonté manque. Il faut désormais éjecter le ver du fruit.