
La semaine tchadienne qui s’est achevée met en évidence une vérité que le régime s’efforce d’occulter : malgré la fin officielle de la transition et le retour à l’ordre constitutionnel, le pays continue de s’enfoncer dans une crise de légitimité et une dérive autoritaire. Loin de l’apaisement promis, N’Djaména est confrontée à une double imposture : celle d’une gouvernance économique ambitieuse qui masque l’inertie politique et celle d’un État républicain qui musèle ses contre-pouvoirs.
Le gouvernement agite le nouveau Plan National de Développement (PND) comme un étendard de la relance économique, cherchant désespérément à séduire les investisseurs privés (notamment étrangers) et les bailleurs de fonds. Le discours officiel est celui de la diversification et de l’attractivité.
Comment peut-on parler d’assainissement de l’environnement des affaires lorsque la corruption systémique n’est pas seulement tolérée, mais semble faire partie intégrante du mode de gouvernance ? Les efforts de modernisation fiscale ne sont que des mesures cosmétiques destinées à satisfaire l’œil des institutions internationales. En l’absence d’une volonté politique réelle de sanctionner les détournements de fonds, le PND n’est qu’un appel d’air financier dont l’argent risque, une fois de plus, d’être aspiré par un cercle restreint, au lieu de servir le développement. Les investisseurs avisés se méfieront de ce piège : il ne s’agit pas d’un plan pour le peuple, mais d’une feuille de route pour l’opacité.
L’affaire de l’opposant Succès Masra, maintenu en détention malgré une alerte sur sa santé, n’est pas un simple fait divers ; c’est un signal politique fort et brutal envoyé à toute l’opposition : la dissidence sera systématiquement réprimée. Cette justice sélective révèle l’incapacité du régime à tolérer le moindre espace de contradiction.

Cette tendance est confirmée par le traitement réservé à la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH). Le refus d’une accréditation de Statut « A » et la manipulation de ses dirigeants montrent une peur panique du contre-pouvoir. Un État qui muselle son institution de défense des droits humains prouve qu’il a quelque chose à cacher. La CNDH, affaiblie, perd sa crédibilité internationale, et c’est la république qui recule.
Le désordre sécuritaire confirme que l’autorité de l’État n’est qu’une façade. Le Tchad, érigé en rempart humanitaire face à la crise soudanaise, est lui-même en proie à l’anarchie intérieure. L’appel pressant de l’ONU pour un soutien à l’accueil des réfugiés souligne l’incapacité du gouvernement à gérer seul cette crise monumentale, alors que le pays est déjà confronté à la pauvreté structurelle.
Pire encore, la circulation incontrôlée des armes légères et de petit calibre, y compris à N’Djaména, est la preuve que le régime a perdu le monopole légitime de la force. Ces armes, souvent issues des zones de conflit et des trafics, transforment les querelles de bétail ou foncières en massacres intercommunautaires. L’État est absent de ces zones. Tant que les programmes de désarmement restent inefficaces et les frontières poreuses, l’insécurité chronique minera toute tentative de développement économique, rendant le PND obsolète avant même d’être pleinement lancé.

Le Tchad d’aujourd’hui est une république assiégée : assiégée par le chaos régional, par la corruption interne, et par un pouvoir qui privilégie la stabilité du régime sur la sécurité du citoyen. Il est urgent que la communauté nationale et internationale cesse de se satisfaire des apparences et exige de véritables réformes, car sans démocratie ni intégrité, aucune ambition économique ne pourra prospérer durablement.
