Chadian's reporter

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Éditorial : Le Tchad officiel vit dans le luxe, le Tchad réel survit

Il y a des scènes politiques qui, juxtaposées, racontent mieux qu’un long discours l’état d’un pays. Au Tchad, ces derniers jours, trois images se sont superposé : un ancien journaliste devenu ministre qui appelle désormais à « répondre à la loi », un ministre de la Justice qui reconnaît enfin des détournements de vivres destinés aux détenus, et un président qui sillonne N’Djamena pour constater la cherté de la vie… quelques semaines après un séjour parisien marqué par des dépenses faramineuses.

Trois scènes, trois symboles, une même question : que reste‑t‑il du lien entre le pouvoir et le peuple ?

Il fut un temps où certains journalistes tchadiens incarnaient la critique, la vigilance, la défense de l’espace civique. Aujourd’hui, l’un d’eux, devenu ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement tchadien Cherif Gassim, appelle à « traquer » — selon les termes relayés dans les débats publics — les journalistes, activistes et lanceurs d’alerte qui « doivent répondre à la loi » Gassim Cherif, lui-même ancien journaliste.

Le message est clair : la liberté d’expression n’est plus un droit, mais une ligne rouge. La presse n’est plus un contre‑pouvoir, mais un corps suspect. Et l’ancien confrère devenu ministre semble avoir troqué la caméra pour le bâton. Ce glissement n’est pas anodin. Il dit quelque chose d’un pouvoir qui se méfie de la parole libre, surtout lorsqu’elle vient de ceux qui connaissent trop bien les rouages de l’information.

Et pendant ce temps, le ministre de la Justice Tom Youssouf reconnaît publiquement que les vivres destinés aux détenus sont détournés, ce n’est pas seulement un scandale administratif. C’est un aveu politique.

Car derrière ces sacs de mil et ces cartons d’huile qui disparaissent, il y a des vies humaines. Des détenus qui, quels que soient leurs crimes ou leurs erreurs, restent des citoyens sous la responsabilité de l’État. Des familles qui espèrent que la prison ne devienne pas une condamnation à la faim. L’aveu du ministre révèle un système où la chaîne de responsabilité est trouée, où les plus vulnérables sont les premiers sacrifiés, où la corruption n’est plus un secret mais un mode de fonctionnement.

Alors qu’on meurt en prison et qu’on appelle à nous traquer, le président a parcouru les marchés de N’Djamena pour constater la flambée des prix en plein mois de Ramadan. Quel beau geste ! Un geste qui, en soi, pourrait être salué : un chef d’État qui se confronte à la réalité du quotidien.

Mais comment ne pas voir le contraste avec les informations largement relayées sur son séjour parisien, marqué par des dépenses de plusieurs centaines de milliers d’euros dans un hôtel de luxe ? Comment demander au peuple de serrer la ceinture quand le sommet de l’État s’offre des séjours que même les dirigeants des pays les plus riches hésitent à assumer publiquement ? La visite du président, au lieu de rassurer, souligne un fossé : celui qui sépare les marchés poussiéreux de N’Djamena des suites feutrées des palaces parisiens.

Ces trois scènes ne sont pas isolées. Elles dessinent une trajectoire : celle d’un pouvoir qui se replie sur lui‑même, qui se protège, qui se justifie, mais qui peine à convaincre.

Pendant que les journalistes sont rappelés à l’ordre, pendant que les vivres disparaissent, pendant que les prix flambent, le peuple, lui, continue de vivre la réalité brute : celle de la faim, de l’inflation, de l’insécurité, de l’incertitude.

Et dans cette réalité, les discours ne suffisent plus. Les visites surprises ne suffisent plus. Les mises en garde ne suffisent plus. Le Tchad n’a pas besoin de ministres qui menacent, ni d’aveux tardifs, ni de visites improvisées. Il a besoin d’un État qui protège, d’une justice qui fonctionne, d’une administration qui ne détourne pas, d’une communication qui éclaire au lieu de surveiller, et d’un leadership qui montre l’exemple. Le peuple tchadien n’est pas dupe. Il voit, il entend, il compare. Et il attend — encore — que ceux qui gouvernent se souviennent de ceux qui les regardent.

La rédaction