Chadian's reporter

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Editorial: Du tableau noir aux lignes rouges: le Tchad à l’épreuve de l’autorité

Les nouvelles tombent comme un sceau d’eau froide et la semaine du 16 au 22 février 2026 est lourde. Du bras de fer social à N’Djaména à l’embrasement sécuritaire au Borkou, en passant par un spectaculaire réchauffement avec Paris et des zones d’ombre sur le sort des réfugiés en République centrafricaine, le Tchad traverse une séquence de fortes turbulences. Grève prolongée des enseignants du public, officiers tombés sous les balles à la frontière soudanaise, accusations d’inaction des services de sécurité, revirements diplomatiques: ces crises, loin d’être isolées, dessinent le portrait d’un État sous pression. À mesure que l’autorité est contestée à l’intérieur et éprouvée à ses marges, c’est la cohérence même de la gouvernance qui se trouve interrogée. Ce qui est sûr, l’impact va au-delà de l’immédiat.

  Le Tchad a donné à voir un condensé de tensions politiques, sociales et sécuritaires rarement atteint en si peu de temps. Pendant ce temps, au sommet de l’État, le silence du président et les sorties déconcertantes du Premier ministre défraient la chronique. Une interrogation demeure légitime: l’État tient-il encore solidement la barre ou planque-t-il la frousse derrière des effets d’annonce?

L’école pleure, l’autorité se fissure

  Depuis le 14 février, la section provinciale du Syndicat des enseignants du Tchad (SET) à N’Djaména maintient la pression sur le gouvernement. En reconduisant la grève jusqu’au 28 février, les enseignants rejettent le délai de 45 jours proposé par le gouvernement pour négocier l’application du décret n°2850 portant statut particulier. Pour eux, ce calendrier ressemble moins à une main tendue qu’à une manœuvre dilatoire.

  En effet, l’assemblée générale du 19 février a confirmé la détermination d’un corps enseignant à bout. L’image de Djibrine Assali, figure historique du syndicalisme, en larmes devant ses pairs, a marqué les esprits. Quand un vétéran des luttes sociales vacille publiquement, ce n’est plus un simple bras de fer corporatiste. C’est un signal d’alarme institutionnel. Ce qui frôle la déprime, c’est l’impression d’un dialogue rompu, d’une confiance dissoute, d’une parole publique qui se délite.

  Au lieu d’apaiser, l’exécutif a choisi la fermeté budgétaire. La décision d’amputer les salaires des grévistes, via une correspondance du Trésorier Payeur Général ordonnant l’extourne des virements vers le compte du Trésor à la BEAC, franchit un seuil. Sous couvert de « jours non prestés », l’État, représenté par le ministre de l’éducation nationale et de la promotion civique, assume une sanction collective qui frappe des milliers de familles. Or les enseignants ne réclament pas un privilège inédit. Ils exigent l’application d’un texte signé par l’État lui-même. Refuser d’exécuter un décret, puis punir ceux qui en demandent l’exécution, fragilise l’architecture même de l’État de droit.

Bien évidemment, gouverner par l’asphyxie financière peut produire un effet dissuasif à court terme. Mais à long terme, cela installe la défiance et radicalise les positions. Le gouvernement doit comprendre que l’école n’est pas un secteur comme les autres, et lorsqu’elle devient champ de bataille, c’est toute la République qui s’expose à l’érosion de son autorité morale.

  Sécurité au Borkou: la frontière comme ligne de fracture

  Pendant que l’école gronde, le Borkou s’embrase. Quatre officiers tchadiens ont été tués par des coupeurs de route soudanais, dont le commandant de la gendarmerie et celui de la GNNT, abattus en pleine course-poursuite alors qu’ils défendaient des civils. Ces morts ne sont pas de simples faits divers. Elles révèlent un effritement préoccupant de l’autorité de l’État sur ses marges.

À cela s’ajoutent les morts de Tiné, imputés à des éléments des Forces de Soutien Rapide de Hemetti. La crise prend une dimension transfrontalière explosive. Quand les frontières deviennent perméables aux incursions armées et aux représailles, c’est la souveraineté elle-même qui vacille. Plus troublant encore, des accusations de non-intervention visent la Direction générale des services de sécurité des institutions de l’État (DGSSIE). Si ces allégations étaient confirmées, elles constitueraient un scandale majeur dans l’appareil sécuritaire tchadien. Car, la sécurité nationale ne peut obéir à des priorités sélectives. Et un État qui protège à géométrie variable rompt son pacte fondamental avec les citoyens.

  Comme cerise sur le gâteau d’une semaine déjà lourde, la suspension du général Djimta Ben Dergon, délégué du gouvernement auprès du Borkou, pour “fuite et refus d’assumer ses responsabilités”, ajoute à la confusion. Il est d’une importance capitale de comprendre que la sanction administrative ne suffit pas, à elle seule, à masquer la question centrale: qui tient réellement le terrain ?

  Aussi, convient-il de préciser que l’assassinat du chauffeur d’une agence de voyages en début de semaine illustre la banalisation de la violence. Lorsque l’insécurité intérieure s’additionne aux tensions extérieures, la crédibilité du pouvoir central s’érode mécaniquement. Il ne suffit plus de communiquer. Il faut restaurer l’autorité, clarifier les chaînes de commandement et surtout trancher sans ambiguïté.

  Entre réchauffement à Paris et froid diplomatique à Bangui…

  Sur le front extérieur, le contraste est saisissant. Un an après le départ des soldats français, la poignée de main au Palais de l’Élysée entre le président Mahamat Idriss Déby Itno et les autorités françaises marque un spectaculaire réchauffement avec la France. Officiellement, il s’agit d’ouvrir une nouvelle page de coopération, y compris sécuritaire. Mais ce revirement rapide interroge. Après avoir mis en scène une rupture présentée comme un tournant souverainiste, l’exécutif opère un rapprochement sans véritable débat public. Pourtant, nous le savons tous, la diplomatie exige constance et lisibilité. À défaut, elle nourrit le soupçon d’improvisation.

Dans le même temps, le dossier des réfugiés tchadiens en République centrafricaine assombrit le tableau. La Nouvelle Dynamique pour le Changement au Tchad (NDCT) évoque un possible accord opaque ayant conduit Bangui à annoncer la fin du statut de réfugiés de longue date, après concertation avec N’Djaména. Si un retour contraint devait être confirmé, il heurterait le principe de non-refoulement et exposerait le pays à un coût diplomatique et moral considérable. Dans l’un ou l’autre cas, ces deux séquences traduisent une diplomatie sous tension. À l’extérieur comme à l’intérieur, la cohérence fait défaut. Et lorsque la ligne stratégique se brouille, la parole publique perd en crédibilité.

  Communication gouvernementale: un décalage de trop ?

  Dans ce contexte déjà lourd, la communication gouvernementale est a ajouté à la perplexité. En déplacement à Bongor ce 18 février 2026, le Premier ministre tchadien Allah-Maye Halina s’est offert en spectacle en affirmant : “bientôt, même quand vous êtes dans un avion à Bongor, vous verrez une aiguille par terre depuis là-haut. L’électricité sera partout à Bongor”, avant d’assurer que “le Maréchal Mahamat Idriss Déby Itno ne ment jamais”. Si la première affirmation se rapporte à une diversion politique, la seconde fait preuve d’un griotisme sans pareil. Jamais dans l’histoire d’une République normale, un Premier ministre se livre à cette masturbation politique et cette décrépitude morale. C’est purement et simplement un manque de bon sens et une preuve de plus de mauvaise foi.

  Car, de telles déclarations, dans un moment où enseignants, forces de défense et populations frontalières affrontent des difficultés concrètes, ont provoqué un malaise symptomatique palpable. Ce décalage frôle l’indécence. L’hyperbole poétique sur la visibilité d’une aiguille depuis les airs tranche brutalement avec la réalité d’un pays confronté à des urgences sociales et sécuritaires.

Plus inquiétant encore est le silence du chef de l’État. Dans une séquence aussi critique, l’absence de parole présidentielle nourrit les interrogations. Le silence peut être une stratégie. Il peut aussi être perçu comme une distance, voire un retrait. Et dans un climat où l’opinion cherche des repères, l’absence de cap clairement exprimé laisse place aux spéculations.

  L’État bientôt au pied du mur?

  Pris isolément, chacun de ces événements aurait mérité une réponse ferme et structurée. Ensemble, ils composent un tableau préoccupant. Grève prolongée, salaires amputés, officiers tombés, accusations d’inaction sécuritaire, diplomatie à géométrie variable, communication déconcertante: la séquence du 16 au 22 février 2026 révèle un État sous pression. La tentation pourrait être de minimiser, de temporiser, de gagner du temps. Mais l’accumulation des crises réduit les marges de manœuvre. À force de contenir sans résoudre, de sanctionner sans convaincre, de communiquer sans clarifier, le pouvoir risque de se retrouver acculé.

  En tout cas, l’État tchadien n’est pas encore au pied du mur. Mais le mur se rapproche. Et lorsqu’il sera là, il ne suffira plus d’effets de tribune ou de formules lyriques pour éviter l’impact. Seule une gouvernance cohérente, transparente et assumée pourra inverser la trajectoire. À défaut, ce qui défraie la chronique aujourd’hui pourrait bien devenir, demain, une crise de confiance généralisée. Pour besoin d’héritage positif, le Tchad doit se réinventer.

La Rédaction