

Il y a des semaines où l’actualité d’un pays ressemble à un miroir brisé. Chaque éclat renvoie une vérité douloureuse, et l’ensemble compose un tableau que le pouvoir voudrait cacher. Cette semaine au Tchad en fait partie. Elle raconte un pays fracturé, où l’État se disperse en abus locaux, où la justice agonise, où l’armée renoue avec ses vieux démons, et où, au sommet, le Chef du gouvernement se permet de plaisanter en arabe dans des moments où la gravité devrait s’imposer.
Un Premier ministre qui rit quand le pays brûle. À Amdjarass, lors du lancement du Festival des Cultures Sahéliennes à Amdjarass (FICSA), le Premier ministre Allah Maye Halina avait l’occasion de montrer la stature d’un homme d’État. L’occasion de rappeler que la culture est un pont, que le Sahara est un patrimoine, que le pays traverse des crises qui exigent sérieux, cohérence et exemplarité.
Mais non. Devant des délégations étrangères, devant les autorités locales, devant un pays qui observe, il a choisi de plaisanter en arabe, comme à son habitude, même dans un contexte où le protocole, la solennité et la responsabilité devraient primer. Ce n’est pas la langue qui pose problème. C’est l’attitude. C’est la légèreté déplacée. C’est l’incapacité à incarner la fonction.
Quand un Premier ministre rit, improvise et lance des boutades alors que des vieillards croupissent illégalement en prison dans le Lac, alors que des délégués d’État menacent procureurs et maires dans le Batha, alors que des civils sont ligotés et torturés par des soldats, cela n’a rien d’anodin. Cela dit tout d’un pouvoir qui ne mesure plus la gravité de ses propres dérives.

Dans le Lac, la justice est enterrée vivante.Six vieillards, certains malades, sont détenus illégalement depuis plus d’une semaine. Leur crime ? Avoir gagné un procès il y a vingt ans. Le délégué Saleh Hagar Tidjani a décidé que la justice ne lui convenait pas. Alors il l’a remplacée par la force. Arrestations arbitraires, privation d’eau et de soins, menaces d’être accusés de Boko Haram. Le droit n’existe plus. Seule subsiste la loi du plus fort.
Pendant que le Premier ministre plaisante, des citoyens de 70 ou 80 ans sont traités comme des criminels pour avoir défendu un simple jardin.
Au Sud, la route Laï–Kélo devient un symbole national : celui du mensonge. Chaque année, les travaux reprennent. Chaque année, ils s’arrêtent. Chaque année, les pluies effacent les promesses. La population n’attend plus des discours, encore moins des sourires ministériels. Elle attend une route. Une vraie. Pas une illusion de chantier. Pas une photo de bulldozer.Et pendant que le Premier ministre plaisante, des familles meurent sur une route qui aurait dû être réparée depuis dix ans.
Dans le Batha, un délégué se prend pour un prince.Ahmat Goukouni Mourali gouverne par la menace, l’insulte et la terreur. Il se dit « oncle maternel du Maréchal » et s’en sert comme d’un passe-droit pour humilier magistrats, maires, militaires. Le procureur d’Ati a été menacé. Le maire insulté. Les forces de sécurité abandonnées sans moyens. L’insécurité explose. Ironie du sort : dans cette République, au lieu de défendre les principes, on défend les hommes, au lieu de protéger les institutions, on protège les individus.
Pendant que le Premier ministre plaisante, un délégué transforme une province entière en royaume personnel.

Dans l’armée, le retour de l’arbatchar.Les images sont insoutenables : un civil au sol, maîtrisé, ligoté, humilié. Pourtant, il n’est pas un ennemi, pas un combattant non plus. Il est un simple citoyen. Et des soldats qui agissent en toute impunité. Le Tchad avait juré que ces pratiques appartenaient au passé. Elles reviennent. Elles prospèrent. Elles se banalisent.
Pendant que le Premier ministre plaisante, l’armée renoue avec la torture.
Un pays qui attend du sérieux, pas des sourires. Le rôle d’un Premier ministre n’est pas de divertir. Ce n’est pas de faire rire l’assistance. Ce n’est pas de transformer chaque prise de parole en scène improvisée. Le rôle d’un Premier ministre est d’incarner l’État, de rassurer, de montrer la voie, de porter la gravité des moments difficiles.

Or, cette semaine, le contraste est devenu insupportable, d’un côté, un pays qui souffre, qui vacille, qui étouffe, qui réclame justice, routes, sécurité, dignité. De l’autre, un Chef de gouvernement qui rit, qui plaisante, qui banalise la fonction.
Il ne s’agit pas d’un détail. Il s’agit d’un malaise symptômatique. Celui d’un pouvoir qui ne voit plus la douleur du peuple. Celui d’un gouvernement qui confond communication, gouvernance et théâtre. Celui d’une élite qui vit dans un autre monde.
Pourtant, le Tchad mérite mieux. Il mérite un Premier ministre qui parle avec sérieux quand la situation l’exige. Il mérite des délégués qui respectent la loi. Il mérite une armée qui protège. Il mérite des routes qui relient. Il mérite une justice qui ne s’achète pas. La conscience, juge infaillible rappelle tout cela, tôt ou tard. Vivement, à la semaine prochaine.
La Rédaction
