
convoque l’Afrique à sa propre guérison
Dans un Tchad traversé par les fragilités sociales, les recompositions politiques et les tensions religieuses, une journée d’étude ose poser une question essentielle:comment recoller les morceaux, réparer ce qui est brisé sans renoncer à penser l’avenir ? À N’Djamena, par l’intermédiaire du Groupe international de la philosophie africaine JOOGO et le CIAP, philosophes, universitaires, religieux et citoyens se donnent rendez-vous au Centre d’étude et de formation pour le développement (CEFOD) ce 30 janvier pour une réflexion lucide, exigeante et résolument africaine.
Panser les blessures d’un vivre-ensemble éprouvé
Le Tchad est aujourd’hui le miroir grossissant des fragilités sahéliennes: fractures communautaires, défiance envers les institutions, pauvreté persistante et mémoires collectives meurtries par des décennies de crises politiques et sécuritaires. Dans ce contexte, parler de cohésion sociale n’est ni un luxe intellectuel ni un slogan creux, mais une urgence vitale. Panser l’Afrique, à partir du Tchad, c’est d’abord reconnaître la profondeur des blessures sociales et la nécessité d’y répondre autrement que par la seule gestion sécuritaire.
Les tensions entre communautés, souvent exacerbées par la compétition pour les ressources, la marginalisation de la jeunesse et l’instrumentalisation ethnique, identitaire ou sectaire, fragilisent le socle même du vivre-ensemble. Restaurer ce lien social exige une parole courageuse, capable de nommer les injustices sans attiser les ressentiments, et de soigner les mémoires sans les figer dans la rancœur. La paix durable ne se décrète pas; elle se construit patiemment, à partir de la reconnaissance mutuelle et de la justice sociale.

C’est précisément ce chantier que cette journée d’étude entend ouvrir: penser la cohésion sociale non comme une simple coexistence pacifique, mais comme une responsabilité collective. Universitaires, acteurs religieux et société civile sont appelés à interroger les conditions d’une réconciliation réelle, où la jeunesse, trop souvent reléguée à la périphérie des décisions, retrouve une place centrale dans l’imaginaire national et continental.
Penser la gouvernance au-delà des transitions inachevées
La gouvernance politique demeure l’un des nœuds les plus sensibles de la crise tchadienne. Transitions répétées, légitimité contestée, institutions fragiles: le politique peine à incarner une autorité éthique et fédératrice. Penser l’Afrique, ici, suppose de dépasser les modèles importés ou plaqués, pour interroger les formes africaines de pouvoir, de médiation et de responsabilité.
Aussi, faut-il préciser que la philosophie politique africaine rappelle que l’autorité n’est pas seulement affaire de force ou de procédure, mais de reconnaissance sociale et morale. Dès lors, dans les sociétés sahéliennes, la palabre, la médiation traditionnelle et le sens du consensus ont longtemps constitué des ressources précieuses pour réguler les conflits. Leur marginalisation au profit de logiques strictement institutionnelles a parfois creusé le fossé entre gouvernants et gouvernés.
Ainsi, la conférence inaugurale du philosophe et député Béral Mbaïkoubou, autour de “la rançon de la rente mémorielle”, s’inscrit dans cette exigence critique:comment éviter que le passé, instrumentalisé ou sacralisé, ne devienne un obstacle à l’invention du politique ? Penser la gouvernance, c’est assumer la mémoire sans en faire une prison, et inscrire l’action publique dans une éthique de responsabilité tournée vers l’avenir.
Le dialogue interreligieux comme ressource stratégique de paix
Dans un pays où cohabitent christianisme, islam et spiritualités traditionnelles, le religieux est une réalité structurante, à la fois force de solidarité et potentiel facteur de tension. Trop souvent réduit à un enjeu identitaire ou instrumentalisé politiquement, il mérite d’être repensé comme une ressource stratégique de pacification et de cohésion sociale. Le dialogue interreligieux n’est pas un supplément moral; il est une condition de stabilité.
Les responsables religieux jouent déjà, souvent dans l’ombre, un rôle décisif dans la médiation des conflits et l’accompagnement des populations vulnérables. Encore faut-il reconnaître cette contribution, la renforcer et l’inscrire dans un cadre de coopération lucide avec les institutions politiques. Dépasser la méfiance réciproque entre sphère religieuse et sphère étatique est un impératif pour toute reconstruction durable.
En plaçant le dialogue interreligieux au cœur de la réflexion, la journée d’étude de N’Djamena laisse entendre une conviction forte: l’Afrique ne se relèvera pas contre ses spiritualités, mais avec elles. En convoquant philosophie, théologie, sciences sociales et savoirs endogènes, elle ouvre un espace rare de parole responsable, où panser et penser cessent de s’opposer pour devenir les deux gestes indissociables d’une même espérance africaine.
La Rédaction
