Chadian's reporter

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Editorial: Korbol ou le miroir brisé de l’État tchadien

Au sud du Tchad, dans les forêts et villages du Moyen-Chari, les armes ont de nouveau parlé. Mais au-delà des bilans humains encore fragmentaires et des communiqués antagonistes, ce qui se joue à Korbol est plus profond: une crise politique, morale et étatique qui expose, à nu, les failles d’un pouvoir incapable de gouverner autrement que par la force. En tout cas, tout ce qu’on entend actuellement à Korbol, ce le bruit des bottes.

  Les affrontements entre l’armée tchadienne et les combattants du Mouvement pour la Paix, la Reconstruction et le Développement (MPRD), désormais alliés au  Conseil du Commandement Militaire pour le Salut de la République (CCMSR), ne sont pas un simple épisode sécuritaire de plus. Ils s’inscrivent dans une dynamique lourde, patiemment nourrie par des années de gouvernance verticale, de mépris des périphéries et d’aveuglement stratégique. Lorsque RFI évoque “plusieurs morts des deux côtés” et que des médias comme TchadOne parlent d’embuscades, de replis en désordre et d’évacuation de blessés vers N’Djamena, c’est déjà le récit d’un État pris à revers par sa propre incurie.

Le déploiement massif et opaque de troupes vers le Sud, loin de rassurer, a réveillé des traumatismes anciens. Les témoignages recueillis par TchadOne décrivent des villages qui se vident avant même les combats, des populations fuyant “par précaution”, signe glaçant d’une rupture totale de confiance entre l’État et ses citoyens. Quand la présence de l’armée devient un facteur de panique plutôt que de protection, c’est que la mission régalienne est gravement dévoyée.

  Sur le terrain militaire, les faits rapportés sont tout aussi révélateurs. L’embuscade de Korbol, les cinq morts annoncés dans les rangs de l’armée, les difficultés opérationnelles face à des groupes rebelles mobiles et connaissant parfaitement un terrain forestier et marécageux, montrent les limites d’une réponse strictement coercitive. L’usage de drones, mentionné par des sources militaires, contraste ironiquement avec l’impuissance stratégique d’un appareil sécuritaire surdimensionné mais mal ancré socialement.

Mais le plus inquiétant demeure ailleurs: dans les accusations graves et récurrentes de violences contre des civils. Le CCMSR parle de “crimes de masse”, des acteurs de la société civile évoquent pillages, arrestations arbitraires et exécutions sommaires. Même si ces allégations doivent être rigoureusement documentées, leur simple récurrence suffit à alerter. Un pouvoir sûr de sa légitimité n’a pas besoin de terroriser ses propres populations pour se maintenir.

  Korbol devient ainsi un symbole. Non pas celui d’une rébellion surpuissante, mais celui d’un Sud historiquement marginalisé, socialement fragile et politiquement exaspéré. En traitant toute frustration comme une menace militaire, le régime transforme des colères diffuses en foyers insurrectionnels structurés. La coalition MPRD-CCMSR, qu’on le veuille ou non, prospère sur ce terreau d’injustices accumulées.

 Le silence ou la communication parcellaire des autorités, pendant que ministres et chefs militaires se rendent au chevet des soldats blessés, accentue encore le malaise symptomatique. Gouverner, ce n’est pas seulement compter les pertes militaires; c’est aussi rendre des comptes aux civils, reconnaître les erreurs et prévenir les dérives. À force de mutisme, le pouvoir laisse le champ libre aux récits les plus extrêmes et aux radicalisations les plus dangereuses.

  Il faut le dire clairement: la gestion actuelle de la cité tchadienne fabrique de la colère plus vite qu’elle ne produit de la sécurité. La répression sans justice, la force sans dialogue et l’autorité sans légitimité sont des impasses historiques. Chaque village vidé, chaque jeune humilié ou violenté, chaque silence officiel est une victoire symbolique offerte aux groupes armés.

L’histoire tchadienne est pourtant riche d’enseignements. Aucun régime n’a jamais triomphé durablement contre son propre peuple. Le pouvoir en place est aujourd’hui face à un choix: persister dans une fuite en avant militariste, au risque d’embraser durablement le Sud et au-delà, ou ouvrir enfin un sursaut politique fondé sur la justice, la responsabilité et l’inclusion. Korbol n’est pas un simple champ de bataille; c’est un avertissement. Et les avertissements ignorés finissent toujours par devenir des verdicts. Les Tchadiens méritent mieux que les cris de détresse.

La Rédaction