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Editorial-Tchad 2026: prier, protester, patienter… ou gouverner enfin?

Entre budgets qui fâchent, campus qui s’embrasent, démocratie sous apnée et festivals qui font danser l’espoir, le Tchad entame 2026 avec une énergie paradoxale. Le pays avance, certes, mais souvent à contretemps, parfois à contresens. Il avance à reculon. La semaine dernière, riche en événements, dit beaucoup d’une nation à la croisée des chemins.

La nouvelle année s’est ouverte comme un feu d’artifice: bruyante, colorée, mais laissant derrière elle une fumée persistante. Officiellement, tout va bien; officieusement, et en âme et conscience, tout grince. Le Tchad de 2026 affiche des promesses, mais traîne des fractures anciennes qui refusent de se laisser oublier au passage du calendrier. Le mal est tellement profond que tout effort de l’oublier exige rien d’autre que l’asphyxie.

La loi de finances 2026, solennellement promulguée, a aussitôt déclenché l’effet inverse de celui recherché: l’inflammation sociale. Dans les micro bien couverts et dans les bureaux huppés, le budget parle de rigueur et de continuité, tandis que dans les salles de classe, les enseignants, eux, entendent précarité et oubli. L’école, fidèle à son rôle de thermomètre national, affiche une fièvre inquiétante. Et les autorités, conscientes du ver à éjecter du fruit, oublient paradoxalement que quand la craie tremble, l’avenir tousse.

En tout cas, derrière la grogne éducative se cache une question simple, presque naïve: à quoi sert l’État si ceux qui forment la jeunesse se sentent abandonnés? Gouverner par tableaux Excel interposés peut fonctionner un temps, mais sans dialogue social, même le meilleur budget finit recalé en rattrapage.

Sur le terrain politique, la transition ressemble à un livre qu’on refuse de refermer, mais qu’on a de la peine à lire. Arrestations infondées, demandes d’amnistie, procès à forte odeur politique: la page des élections reste cornée. Le pouvoir affirme l’autorité, l’opposition réclame la légitimité, et le citoyen, lui, attend surtout qu’on baisse le volume de la tension. Entre temps, le pays danse à son rythme.

En fait, la démocratie tchadienne, officiellement vivante, respire avec difficulté et meurt comme par étranglement politique et social. L’espace civique se rétrécit davantage, la presse fait de l’apnée, et la critique devient un sport extrême. Or, un pays ne se stabilise pas en mettant la société sous cloche. Et nous le savons très bien, même la marmite la mieux fermée finit par déborder.

Comme si cela ne suffisait pas, le campus universitaire s’est invité au cœur du malaise national. À l’Ecole nationale des sciences technologies de l’information et de la communication (ENASTIC) d’Amdjarass, la foi a cessé d’être un lien pour devenir une ligne de fracture. Quand des simples discussions se transforment en champ de bataille symbolique, il y a de quoi vraiment s’inquiéter. Et là, c’est la laïcité — discrète mais essentielle — qui appelle au secours.

Le Tchad est croyant, profondément. Mais il est aussi républicain, du moins sur le papier. La neutralité de l’État ne doit pas être un luxe importé, c’est une assurance-vie collective. Laisser une religion, quelle qu’elle soit, régenter l’espace public, c’est jouer avec des allumettes dans une case en paille. Sans se rendre compte, l’Etat prête le flanc à un groupe de personnes, de tout faire au nom de leur religion.

Pendant ce temps, l’insécurité ordinaire poursuit sa routine. Accidents mortels, violences urbaines, voies publiques indisciplinées: la sécurité se rappelle à nous là où on l’attend le moins. Elle ne commence pas seulement aux frontières ou dans les casernes, mais dans la prévention, la régulation et le respect des règles simples mais qui sauvent des vies.

Heureusement, la culture s’invite pour rappeler que le pays sait encore sourire. Le Festival Dary et autres initiatives artistiques offrent une respiration bienvenue. Mais la danse ne nourrit pas durablement l’estomac social, et les tambours, aussi puissants soient-ils, ne couvrent pas éternellement le bruit des injustices. Tout le mal finit par ressurgir. Victime d’un viol financier par ses pairs, le Tchad est dans une convalescence continue dont la seule issue glorieuse serait une perfusion économique et un pansement social.

Le Tchad entre en 2026 sans illusions tapageuses, mais avec un espoir lucide: celui d’un État qui écouterait avant d’imposer, qui arbitrerait avant de réprimer, qui rassemblerait avant de diviser. Gouverner, au fond, ce n’est pas gérer la tension permanente; c’est créer les conditions pour qu’elle n’ait plus besoin d’exister. À défaut, l’année nouvelle risque de ressembler à l’ancienne, avec simplement un millésime différent. Et c’est toujours le pays de Toumaï qui va sombrer.

La Rédaction