
En revendiquant la violence armée comme un acte politique légitime et la grâce présidentielle comme un droit arraché à l’État, Abderaman Koulamallah ne signe pas un simple plaidoyer personnel. Il expose, au grand jour, et sur la toile bleue, une dérive inquiétante du discours public tchadien, où la réconciliation sert trop souvent de paravent à l’effacement de la responsabilité, et où l’arrogance individuelle menace l’idée même de justice.
La récente sortie du sénateur Abderaman Koulamallah sur sa page facebook se présente comme une clarification historique et politique, d’une part, et d’autre part, comme un aveu de “crime de guerre”. Elle s’apparente en réalité à un exercice d’autocélébration, soigneusement emballé dans un langage grave pour masquer une posture profondément problématique. En affirmant qu’il n’a pas bénéficié d’une grâce mais qu’il l’a « exigée », cet ancien rebelle au ton disgracieux, transforme un acte institutionnel exceptionnel en victoire personnelle, presque en rapport de force gagné contre l’État.

Cette rhétorique, loin d’être anodine, banalise la prise d’armes et la violence politique. Elle installe l’idée dangereuse selon laquelle tuer ou combattre au nom de “convictions idéologiques” relèverait d’un engagement politique ordinaire, voire supérieur. En se proclamant « acteur politique de premier plan », Koulamallah efface volontairement la frontière essentielle entre lutte politique et violence armée, entre débat démocratique et guerre contre ses propres concitoyens.
En fait, la grâce présidentielle, dans un État qui se veut de droit, n’est ni une décoration ni un trophée. Elle est un mécanisme exceptionnel, souvent justifié par la nécessité de tourner une page douloureuse au nom de la paix. Mais elle suppose, au minimum, une reconnaissance implicite de la faute. Lorsqu’un bénéficiaire revendique ses actes, les justifie et refuse toute responsabilité morale, la grâce cesse d’être un instrument de réconciliation pour devenir une négation brutale de la souffrance des pauvres victimes.

Dès lors, en présentant l’État comme un partenaire contraint, obligé de négocier son retour et de céder sur la question de la grâce, Koulamallah porte atteinte à la dignité même des institutions. Il renvoie l’image d’un État faible, réduit à composer avec la force plutôt qu’à imposer la loi. Ici, le message envoyé est dévastateur: au Tchad, les armes pèseraient plus que les idées, et la violence plus que le suffrage.
Ce discours met surtout en lumière les limites d’un processus de réconciliation vidé de ses exigences fondamentales. La paix durable ne se décrète pas par des arrangements politiques entre élites armées; elle se construit sur la vérité, la justice et la mémoire. Refuser de questionner une grâce brandie avec arrogance, ce n’est pas œuvrer pour la paix, c’est consacrer l’impunité comme norme politique.

Le malaise est d’autant plus profond lorsqu’on observe, en parallèle, le fonctionnement quotidien de la justice tchadienne. La libération récente de Siguidé Djimtoïdé, militant du parti Les Transformateurs, après huit mois de détention, rappelle cruellement l’arbitraire du système. Pendant que certains, hier armés, paradent aujourd’hui dans les institutions, d’autres, engagés politiquement de manière pacifique, subissent une répression prolongée et surtout injustifiée.
Ce contraste illustre la réalité d’un État autoritaire à justice sélective, où la loi frappe durement les opposants sans armes et s’incline devant ceux qui ont su, par le passé, imposer leur rapport de force. Il révèle la fragilité d’un appareil judiciaire soumis au politique, incapable de garantir l’égalité devant la loi et prompt à sacrifier le droit sur l’autel de la stabilité apparente.

Mais dans ce climat de fractures et d’injustices, les gestes symboliques du pouvoir prennent cependant une dimension particulière. La visite des enfants orphelins à la présidence lors de la dernière fête de Noël a suscité l’émotion. Mais l’émotion, sans politique sociale durable, reste une mise en scène. Ces enfants incarnent pourtant les conséquences silencieuses des crises et des violences que certains revendiquent aujourd’hui sans remords.
Si le Président de la République souhaite réellement donner un sens à la réconciliation et à la solidarité nationale, il peut aller au-delà des simples images. Prendre en charge ces orphelins, garantir leur éducation jusqu’aux études supérieures, serait un acte politique fort, porteur d’avenir. Car un État se mesure moins à sa capacité à absoudre les puissants qu’à sa volonté de protéger les plus vulnérables et de rompre, enfin, avec la glorification de la violence.
La Rédaction
