
La semaine dernière, le Tchad est entré dans une zone de turbulences politiques, ou du moins, dans une zone de vérité inconfortable. Celle où les masques tombent plus vite que les slogans ne s’imposent. Quand d’anciens piliers du système confessent à demi-mot ce que le peuple sait depuis toujours, ce n’est pas une révélation, c’est un aveu tardif, un mépris à l’égard du peuple tchadien et une insulte à l’intelligence collective.
Les récentes déclarations de figures jadis centrales du jeu politique, en occurrence celles du Président national du parti Union Nationale pour le Développement et le Renouveau (UNDR) sonnent comme un diagnostic Clinique; l’on comprend sans effort que la légitimité du pouvoir n’a jamais reposé sur les urnes, mais sur un arrangement durable entre intérêts, silences et reniements. Aujourd’hui, sur la toile bleue, on regarde le parti de la vieille figure de l’opposition du Père au fils comme une marcescente.
En effet, ce qui frappe aujourd’hui, ce n’est pas la gravité des propos — elle était déjà connue — mais leur provenance. Ceux qui dénoncent furent hier les gardiens du temple, les protecteurs du cénacle. Oui, ceux qui crient à la fraude furent eux-mêmes les architectes du décor. Cette soudaine conversion démocratique est une afféterie et n’a rien d’un sursaut moral: elle épouse le rythme de la perte d’influence, la fin des privilèges, l’exclusion du banquet. Et comme la sagesse populaire le dit, la morale arrive souvent après le dessert. Voilà ce qui frise l’indécence.

Aussi faut-il dire, le pouvoir en place, lui, se retrouve nu sous les projecteurs de ses propres parrains déçus. À mesure que les alliances se fissurent, la narration officielle s’effondre. On découvre alors que l’État n’a pas été bâti sur un contrat social, mais sur une loyauté conditionnelle, réversible, négociable, qui peut à tout moment s’effondrer. Et quand cette loyauté expire, la vérité est brandie comme une arme de revanche, non comme un acte de justice.
Dans ce paysage fissuré, les partis politiques jouent leur propre comédie. À l’UNDR comme ailleurs, on change les titres sans changer les pratiques. On se retire pour mieux rester. On cède la place pour mieux contrôler l’ombre. En tout cas, on retient que la politique tchadienne excelle dans l’art du recyclage des rôles: les mêmes acteurs, les mêmes scènes, seuls les costumes varient. Le théâtre continue pendant que le public, lui, peine à croire encore au scénario.

Cette confusion organisée et entretenue est tant dangereuse que contagieuse. Elle installe le cynisme comme mode de gouvernance et la résignation comme horizon citoyen. Elle banalise la fraude, excuse la compromission et transforme la politique en une affaire privée entre « initiés ». Or un pays ne se dirige pas durablement contre son peuple, ni sans lui. Et surtout quand la ruse remplace la légitimité, l’instabilité devient une loi silencieuse.
En tout cas, chaque acteur politique est aujourd’hui face à sa responsabilité historique. Se taire hier et parler aujourd’hui ne suffit pas. Au contraire, cela frôle la déprime. Dénoncer sans assumer sa part de complicité est une autre forme de mensonge et un miaulement politique et social. Il faut se le dire, le Tchad n’a pas besoin de repentances tactiques, mais de ruptures claires: avec la fraude, avec la confiscation du pouvoir, avec la politique du double langage.

Et le citoyen, lui aussi, est interpellé. La lucidité n’est plus un luxe, c’est une nécessité. Refuser d’être spectateur de ce vaudeville permanent, exiger des comptes, distinguer la vérité du calcul: voilà le véritable acte politique. Car un peuple qui accepte trop longtemps l’imposture finit par en payer le prix. Le Tchad mérite mieux que des héritiers sans mandat et des opposants sans mémoire. Il mérite une politique à visage découvert, enfin. Le loup est toujours dans la bergerie.
La Rédaction
