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Saleh Kebzabo : L’art du ralliement ou le « confort » de la contradiction ?

Pendant trois décennies, Saleh Kebzabo a incarné le visage de la résistance démocratique face au régime d’Idriss Déby Itno. Membre fondateur de l’UNDR (Union nationale pour la démocratie et le renouveau), il était celui qui dénonçait inlassablement les dérives autoritaires. Pourtant, aujourd’hui, le « vieux lion » de Léré est perçu par une partie de la jeunesse et de la société civile comme l’archétype de l’opposant rallié, jonglant entre les privilèges du pouvoir et la tentation de la critique.

L’art du ralliement

Après avoir occupé plusieurs postes ministériels, Kebzabo crée en 1992 l’UNDR et s’oppose à Déby père. D’échec en échec, il est considéré comme le chef de file de l’opposition Tchadienne. En 2021, échouant à être le représentant de l’Alliance victoire qui regroupait 15 partis de l’opposition, il se retire et va aux élections au nom de son parti. Il retire finalement sa candidature et dénonce une « militarisation évidente du climat politique ». Craignant la fin de sa carrière, il accepte la main tendue du fils de Déby, alors président du conseil militaire de transition et participe à la présidence de l’organisation du dialogue national.

De la barricade au fauteuil de premier ministre

Le tournant majeur s’opère en 2021. Après avoir combattu le père, Kebzabo accepte la main tendue du fils, Mahamat Idriss Déby. Nommé d’abord au comité d’organisation du Dialogue National, il finit par occuper le poste de premier ministre de transition.

Pour ses partisans, c’est le choix du réalisme. Car, selon eux, il faut changer le système de l’intérieur. Par contre, pour ses détracteurs, c’est la preuve d’un « opposant de confort » qui préfère la table du conseil des ministres au pavé des manifestations, surtout après la répression sanglante du 20 octobre 2022 survenue sous son gouvernement.

Le retour de la parole critique : sincérité ou survie ?

Depuis son départ de la primature en janvier 2024 et sa nomination comme Médiateur de la République, une nouvelle métamorphose semble s’opérer. Alors qu’il occupe une fonction institutionnelle, des échos de critiques envers la gestion actuelle commencent à poindre.

Cette posture interroge. S’agit-il d’un sursaut de conscience ? L’ancien journaliste retrouve ses réflexes de dénonciation face à la gestion clanique dont le favoritisme est monnaie courante ? Certains dénoncent une posture trompeuse, d’autant plus que ses enfants sont bien dans les nominations clés. Ou est-ce une stratégie de repositionnement ? En critiquant l’alliance qu’il a lui-même servie, il tente de restaurer une image écornée auprès d’une opinion publique qui l’accuse d’avoir « vendu » l’opposition pour ses intérêts personnels et ceux des membres de son parti.

Un héritage en question

Le 21 décembre 2025, Saleh Kebzabo a officiellement passé la main à la tête de l’UNDR, devenant président d’honneur. Ce retrait formel ressemble à une fin de cycle. Entre les condamnations politiques récentes (certaines sources faisant état de pressions judiciaires contre les anciens alliés devenus critiques) et son rôle de médiateur, Kebzabo termine sa carrière sur une corde raide.

L’histoire retiendra-t-elle le tribun courageux des années 90 ou le premier ministre d’une transition contestée ? Le titre d’« opposant de confort » lui colle à la peau car il illustre cette ambiguïté tchadienne : celle d’une élite politique où la frontière entre l’opposition et le régime est souvent une porte tournante, actionnée par les circonstances et les intérêts du moment.

La rédaction