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Guerre au Soudan : les preuves qui accablent le Tchad dans son soutien logistique aux FSR

Pendant des mois, les accusations circulaient à voix basse, dans les couloirs diplomatiques comme dans les briefings militaires. Le Tchad, officiellement neutre dans la guerre qui ravage le Soudan, aurait servi de plateforme logistique au profit des Forces de soutien rapide (FSR), le groupe paramilitaire accusé de massacres au Darfour et à El fasher. Faute de preuves consolidées, ces soupçons restaient confinés au non‑dit. L’enquête de Reuters change désormais la donne.

Une enquête qui apporte des preuves matérielles

L’agence internationale Reuters a publié une investigation fondée sur un faisceau d’éléments rarement réunis dans un dossier de ce type. On y retrouve des images satellitaires ; trajectoires aériennes analysées ; registres de vols ; témoignages diplomatiques et militaires ; recoupements avec des rapports d’experts de l’ONU. Ces données convergent vers un point précis : la piste d’Amdjarass, dans l’Est du Tchad, qui aurait servi de corridor clé pour le transfert d’armements en provenance des Émirats arabes unis vers les FSR soudanaises.

Amdjarass : un hub discret devenu pièce maîtresse

Pour les spécialistes de la région, Amdjarass n’a jamais été un mystère. Sa proximité immédiate avec Darfour en fait un point de passage stratégique. Mais ce que Reuters documente en s’appuyant sur les données (de FlightRadar24 et autre) pour la première fois, c’est la fréquence élevée des vols, l’utilisation d’avion-cargo Ilyushin‑76, déjà cités dans des affaires de trafic d’armes, la coïncidence entre les rotations aériennes et les offensives majeures des FSR, la réhabilitation récente de la piste, compatible avec un usage militaire intensif. Ces éléments dessinent un schéma logistique structuré, difficile à expliquer par le simple hasard.

Un réseau qui se déplace mais ne disparaît pas

Lorsque les premières révélations médiatiques ont commencé à circuler, l’activité sur Amdjarass a diminué. Mais elle ne s’est pas arrêtée : elle s’est déplacée. Reuters montre que les mêmes appareils identifiés au Tchad ont ensuite été repérés à Koufra, dans le sud de la Libye, une zone contrôlée par le maréchal Khalifa Haftar, allié des Émirats arabes unis. Ce redéploiement suggère une logistique adaptable, capable de contourner les pressions diplomatiques tout en poursuivant les mêmes objectifs.

Des démentis officiels qui peinent à convaincre

Face aux révélations, les réactions sont restées prévisibles :

  • Les Émirats arabes unis nient tout soutien militaire aux FSR ;
  • Les FSR rejettent toute implication étrangère ;
  • Le gouvernement tchadien réaffirme sa neutralité et son rôle de médiateur.

Mais l’enquête de Reuter met en lumière un décalage persistant entre ces déclarations et les faits observés. Sans prouver une chaîne de commandement directe, Reuters documente une tolérance manifeste à l’utilisation du territoire tchadien comme espace de transit militaire. Dans un contexte de guerre, cette tolérance suffit à engager la responsabilité politique d’un État.

Un coût diplomatique et moral pour N’Djamena

Pour le Tchad, ces révélations tombent au plus mauvais moment. Le pays cherche à se présenter comme un acteur stabilisateur dans la région, alors même que des accusations de violations des droits humains persistent, l’instabilité politique grandissante et des plaintes internationales qui visent déjà des responsables tchadiens.

Être associé à un réseau logistique ayant contribué à des crimes documentés au Darfour fragilise encore davantage la crédibilité du régime. Pour plusieurs diplomates cités par Reuters, l’absence de conséquences concrètes pour les États impliqués dans le soutien aux FSR alimente un sentiment d’impunité qui prolonge la guerre et aggrave les souffrances civiles.

Une question centrale : que fera la communauté internationale ?

Les éléments réunis par Reuters ne constituent pas une condamnation, mais ils représentent des preuves matérielles, des recoupements sérieux, des incohérences dans les démentis officiels et un schéma logistique difficile à nier. Ils renforcent la nécessité d’une enquête internationale indépendante, qu’elle soit menée par la CPI, par l’ONU ou par un mécanisme régional. Car au-delà du Tchad, c’est la question de la responsabilité des États dans les conflits africains qui est posée.

Ce que beaucoup savaient sans pouvoir le démontrer est désormais documenté. L’enquête de Reuters ne clôt pas le débat, mais elle en change radicalement les termes. Elle oblige les acteurs régionaux et internationaux à répondre à une question simple : peut‑on continuer à fermer les yeux sur un réseau logistique qui alimente un conflit marqué par des crimes de masse ?

La rédaction