
Dans un Tchad où la pauvreté joue souvent les courtiers sans mandat, l’affaire de Ndigradé Eliab ressemble tristement à une tragédie sociale scénarisée par l’absurde. Selon le récit rapporté, un père désespéré et un Imam censé être gardien moral auraient troqué leur bon sens contre quelques billets froissés. On croirait à un mauvais scénario, mais c’est bien une scène réelle qui s’est déroulée à Bodo, où les forces de l’ordre ont dû intervenir pour stopper ce commerce indigne.
La détresse économique, lorsqu’elle devient chronique, peut transformer un père en marchand malgré lui. Non pas que cela excuse l’acte — loin de là — mais il faut reconnaître que dans bien des villages reculés, la pauvreté n’est pas qu’un état : c’est un piège, un étau social qui pousse certains à franchir des lignes rouges qu’ils jurent pourtant ne jamais approcher. Ici, la ligne n’a pas seulement été franchie : elle a été piétinée, contournée, puis vendue à prix cassé.
Quant à l’Imam (qu’il faut se permettre quand même d’écrire avec grand « I »), censé guider les âmes vers la lumière, le voilà — toujours selon les témoignages — embarqué dans ce rôle de « médiateur » d’un marché sombre. On s’attendait à des sermons, pas à une participation à un troc humain. La foi peut tout expliquer, mais certainement pas tout justifier. Et quand un homme de Dieu finit dans une histoire de vente d’enfant, même les anges doivent lever un sourcil.

Et que dire du général présumé acheteur, haut gradé censé représenter discipline et honneur, qui se retrouve épinglé dans un rôle qu’on n’oserait confier même au méchant secondaire d’un film de série B ? Comment un homme doté d’un tel statut peut-il se rabaisser à marchander un enfant pour en faire un domestique ? À ce niveau, ce n’est plus une chute morale, c’est un effondrement complet de la charpente éthique.
Cette affaire, en plus de son caractère révoltant, expose au grand jour l’état de fragilité structurelle des communautés rurales : manque d’information, manque de protection institutionnelle, manque d’alternatives pour des familles qui s’enfoncent dans une spirale économique dévastatrice. Et dans cette brèche, les figures censées être protectrices deviennent parfois elles-mêmes les maillons faibles.
Pourtant, l’indignation s’est levée, et tres vite d’ailleurs. Associations locales, autorités, citoyens : tous ont sonné l’alarme pour que la lumière soit faite sur ce drame et que l’enfant disparu soit retrouvé. Dans une société souvent résignée, cette réaction collective est une lueur d’espoir, une preuve que tout n’est pas perdu quand la solidarité prend le relais de la résignation.
Reste désormais à laisser la justice accomplir son travail avec rigueur. Car au-delà des responsabilités individuelles, cette affaire est un rappel brutal : la pauvreté n’est pas seulement un manque de moyens, c’est parfois un manque de protection, de repères et de barrières morales. Et tant que ces barrières seront fissurées, d’autres Ndigradé risquent de disparaître dans l’ombre. Au pays de Toumaï, où l’on aime répéter que « l’enfant est une bénédiction », il serait peut-être temps que cette bénédiction soit davantage protégée que négociée.
