
Il y a des semaines où l’actualité d’un pays ne raconte pas seulement une suite d’événements: elle révèle un état profond, une fracture, un renoncement collectif de ceux qui gouvernent à assumer la charge de protéger une nation. Cette semaine au Tchad en est la parfaite illustration. Tout s’y conjugue: crise sociale, délitement des services publics, colère populaire, scandales administratifs, tensions sécuritaires, et une classe dirigeante qui, invariablement, répond par le silence, la diversion ou la célébration d’elle-même.
Le décor est planté dès le début: alors que les conflits s’enveniment dans le monde entier, le Comité international de la Croix-Rouge annonce une coupe historique de 17 % de son budget et la suppression de 2 900 postes. Une claque humanitaire mondiale qui aura évidemment des répercussions dans des pays fragiles comme le nôtre, où les populations vulnérables dépendent directement de ces missions. Pourtant, aucune réaction, aucune anticipation de nos responsables. Comme si les drames des autres — surtout lorsqu’ils nous touchent de près — ne regardaient personne.
Sur le plan national, la crise sanitaire est devenue chronique. Les médecins tchadiens, exténués et ignorés, reconduisent une grève faute de réponses concrètes aux promesses creuses du gouvernement, annonce faite par le Syndicat des médecins du Tchad (Symet). La santé publique, déjà à genoux, s’enfonce dans une paralysie qui pourrait coûter des vies, mais la seule préoccupation officielle semble être de donner trois mois aux pharmacies pour régulariser leurs autorisations, comme si le problème se limitait à des documents administratifs.

Et pendant que les médecins crient leur détresse, les citoyens, eux, vivent des drames humains et sociaux d’une violence inouïe: un meurtre tragique, un homme assassine son cadet après l’avoir surpris avec son épouse. Événement survenu à Ouinliga dans le canton Goumadji, département de Nanaye (province du Mayo Kebbi Ouest), révélateur d’une société à vif, rongée par les tensions familiales, l’angoisse économique et l’absence totale d’accompagnement social ou psychologique. Ailleurs, des jeunes et des chefs de canton du Logone oriental dénoncent le détournement des véhicules des districts sanitaires, un symbole de plus du pillage de biens publics qui ne scandalise plus personne dans les hautes sphères.
Alors que tout va à l’envers, les autorités, elles, semblent avoir choisi la politique du spectacle. Tandis que des milliers de militants de la Coalition des associations de la société civile pour des actions citoyennes (Casac) étaient sortis massivement pour soutenir le chef de l’État, celui-ci n’aurait « aucun souci pour la stabilité des Tchadiens ». Et, tout le monde le sait, derrière ces genres de mobilisation, c’est toujours le trésor public qui prend le coût comme soutenir le Président relève d’un « contrat social » auquel tout Tchadien a pris part. C’est ici qu’on comprend clairement la fameuse formule qui dit tout: un pays qui s’enfonce dans la tourmente pendant que son sommet affirme une tranquillité presque provocatrice. Tout cela pour confirmer le Bel adage qui stipule que le malheur ne vient jamais seul.

Sur le plan judiciaire, la Cour d’appel confirme la perpétuité pour les accusés des massacres de Sandana. Justice rendue, certes, mais une affaire qui continue de laisser des cicatrices dans un pays où la sécurité reste volatile. On le sait depuis toujours, l’appareil judiciaire tchadien est en panne et profite toujours à ceux qui l’ont malheureusement voulu dans cet état.
Entre temps, au Parlement, l’on discute des travaux de la digue de Walia présentée comme achevée à 95 %, alors que chaque saison des pluies rappelle que la capitale peut être engloutie en quelques heures. L’autosatisfaction est devenue politique publique. Si le mensonge était une vertu, le Tchad aurait certainement plusieurs attestations de reconnaissance et de satisfécit de haute échelle.
Certes, il y a quelques éclats de lumière : une jeune Tchadienne sacrée African Next Super Model 2025, preuve que le talent local peut briller malgré tout ; ou encore l’annonce du Salon international des mines, carrières et hydrocarbures (Semica) 2026 à N’Djamena, qui pourrait, si malheur n’est pas fait, contribuer à un débat stratégique sur nos ressources minières et énergétiques. Mais ces réussites individuelles ou ces promesses industrielles ne sauraient masquer la dure réalité: le pays souffre, et l’État regarde ailleurs.

La Présidence, de son côté, trouve le temps de publier un communiqué pour interdire la manipulation des images du chef de l’État. Pendant que les incendies se multiplient à N’Djamena, pendant que les hôpitaux se vident de leurs médecins, pendant que la jeunesse cherche désespérément un avenir, c’est cela qui mobilise l’appareil institutionnel: l’image. Le symbole est presque trop parfait.
En tout cas, ce qui se joue aujourd’hui dépasse la simple accumulation de problèmes. C’est un modèle de gouvernance qui atteint ses limites: coupé du réel, imperméable aux souffrances, insensible aux alertes. Un modèle où la stabilité proclamée depuis les estrades ne correspond à aucune stabilité vécue par les citoyens. Un modèle où les priorités sont inversées, où l’apparence écrase le besoin, où la propagande remplace la solidarité nationale.

Parcourant tout ce tableau de tristesse, il faut simplement admettre que le Tchad traverse des tourments socio-économiques, politiques et sécuritaires majeurs. Mais ce qui inquiète le plus, ce n’est pas la difficulté elle-même: c’est le sentiment que ceux qui devraient porter le pays sur leurs épaules n’en portent même plus le regard. Que les responsables se réveillent, qu’ils entendent, qu’ils voient, qu’ils comprennent. Car un pays ne meurt pas seulement de pauvreté ou d’insécurité. Il meurt lorsque ceux qui le dirigent cessent de s’en sentir responsables. Les Tchadiens ont droit de vivre la stabilité.
La Rédaction
