
Les institutions vacillent sous les yeux impuissants des maîtres, le pouvoir s’éloigne du peuple, la confiance s’effondre, l’impunité récurrente, les scandales toujours présents, les fissures d’un Etat fragile, etc. Il y a des signaux rouges sur toute la ligne. Voilà encore une semaine de trop où le pouvoir a préféré l’illusion à la nation. Nous assistons à une chronique d’un pays qui glisse vers l’inaceptable. Et dans tout cela, c’est la pauvre population qui pâtit et paie le prix.
La semaine écoulée a offert au Tchad un concentré de contradictions qui, mises bout à bout, dessinent un avenir inquiétant si rien n’est rectifié. L’accueil orchestré du président de la République à son retour d’Abu Dhabi, avec des marchés hermétiquement fermés et une population mobilisée de force, a donné le ton: celui d’un pouvoir qui préfère les décors imposés à la réalité vécue. On entend même un Parlementaire-mobilisateur s’exprimer en ces termes: “dans la tradition, lorsqu’un chasseur revient de la chasse avec un gros gibier, c’est tout le village qui sort l’accueillir. Sortons massivement accueillir le Président de la République apporte dans sa besace des engagements fermes de financements à hauteur de douze mille milliards de francs CFA. Il mérite un accueil chaleureux et triomphal. Je serai là à l’aéroport”. Quelle humiliation Parlementaire ! Quel manque de bon sens ! Un Député de cette calibre est à jeter aux mouches. Dans un pays où les défis sociaux se multiplient, où l’on attend du leadership qu’il apaise, écoute et corrige, ce réflexe de mise en scène politique n’est qu’un signal supplémentaire d’un État qui s’éloigne de son peuple. C’est dangereux.

Et comme la bêtise a tendance à persister, ces mêmes Parlementaires s’illustrent en réclamant des passeports diplomatiques pour leurs conjoints, même s’ils ont tout de même le bon sens d’interpeller la ministre de l’Action sociale sur des vivres dont personne ne comprend la destination finale. Le contraste est saisissant: alors que des familles s’enfoncent dans la précarité, certains élus semblent préoccupés par des privilèges sans rapport avec leurs fonctions. Quand l’exigence politique perd son sens, les priorités du pays se brouillent et la confiance publique vacille.
C’est dans ce climat que l’Assemblée nationale a approuvé une amnistie générale pour Mahamat Zene Bada, ainsi que pour des responsables sécuritaires et des groupes armés signataires des accords de Miski. Une décision saluée par certains comme un geste de paix, mais perçue par beaucoup comme une banalisation de l’impunité. Car pardonner sans vérité, sans justice et sans garanties, c’est offrir un blanc-seing à tous ceux qui, demain, pourraient répéter les mêmes dérives. La réaction du Médiateur de la République, célébrant la mesure comme un acte de réconciliation, interroge également: s’agit-il d’un véritable geste institutionnel ou d’une complaisance politique de plus dans une série d’accommodements douteux ? Le pays doit s’interroger: peut-on réellement construire la paix en enterrant la justice ?

Pendant que les institutions s’acharnent à réécrire les torts, d’autres réalités brutales éclatent. À Koutéré, la saisie de milliards en espèces impliquant un haut responsable de l’Agence Nationale de la Sécurité (ANS) rappelle que la fuite illicite des capitaux continue de saigner le pays. Ce n’est plus un simple scandale: c’est le symptôme d’un système où certains puisent dans les caisses publiques comme dans un puits sans fond. Tant que ces affaires se résolvent dans le silence, les Tchadiens continueront de payer le prix d’un État dévalisé.
Plus insoutenable encore, la découverte à Sarh de 18 enfants enchaînés dans un centre d’enseignement coranique. Dans un pays où l’on proclame défendre la jeunesse, comment accepter qu’au XXIᵉ siècle des enfants soient traités comme des condamnés, privés de liberté, d’éducation et d’avenir ? Cette horreur ne peut être vue comme un fait divers: elle est un miroir cruel des abandons sociaux qui gangrènent le pays. Elle rappelle que les discours sur les droits de l’enfant ne valent rien sans contrôle, sans sanctions, sans vigilance citoyenne.

Et pourtant, au milieu de ces gouffres, certains acteurs nationaux et internationaux essaient de maintenir un cap. L’ONUSIDA renforce l’engagement des leaders de la société civile contre le VIH/Sida, tandis que la Ministre d’État à la COP30 plaide pour un financement climatique orienté vers les plus vulnérables. Ce sont des signaux d’espoir, mais des signaux isolés, fragiles, presque noyés dans le tumulte politique.
Les incendies à répétition, de N’Djamena à Abéché, viennent compléter le tableau: un pays où tout semble s’enflammer, parfois littéralement. Incidents accidentels ou actes volontaires ? Peu importe: ils témoignent d’une fragilité systémique, d’un État qui ne maîtrise plus entièrement ses espaces ni les risques qui les menacent.

Au moment d’aborder la semaine du 17 novembre, les Tchadiens doivent ouvrir les yeux. Car ces événements ne sont pas des anecdotes: ils sont les prémices d’un futur où l’injustice deviendrait une norme, où la violence silencieuse s’installerait dans les institutions, où la société s’habituerait à l’inacceptable. Le pays mérite mieux que des façades politiques, des décisions incohérentes et des scandales non résolus. Il mérite la vigilance de tous, la lucidité collective et le refus catégorique de la résignation.
Le Tchad n’est pas condamné. Mais si ses citoyens cessent de questionner, d’exiger et de dénoncer, alors d’autres prendront ce silence comme une permission. Et c’est précisément ce qu’il faut empêcher, avant qu’il ne soit trop tard.
