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Tchad Connexion 2030 : Le Tchad en « état de choc » face aux mirages d’Abu Dhabi

Le Tchad, entre promesses et gouffre de la mauvaise gouvernance

Le régime de N’Djaména a récemment brandi son nouveau Plan National de Développement (PND) baptisé « Tchad Connexion 2030 », avec l’ambition de mobiliser quelque 30 milliards de dollars d’investissements, notamment auprès des partenaires du Golfe lors du sommet à Abu Dhabi. Alors que les communiqués officiels vantent des promesses d’investissement de 16,4 milliards de dollars, l’euphorie financière masque une réalité amère : l’échec cuisant du plan précédent et la persistance des maux qui paralysent notre pays : l’insécurité grandissante, la corruption et le népotisme.

Une simple comparaison des deux plans, le PND 2017-2021 et le nouveau PND Tchad connexion 2030, révèle un cycle stérile d’ambitions démesurées et de limites structurelles ignorées.

La faillite du PND 2017-2021 : un constat d’impuissance

Le PND 2017-2021, lancé après la table ronde de Paris qui avait déjà promis 20 milliards de dollars, visait à « renforcer la bonne gouvernance et l’État de droit ». Pourtant, son propre diagnostic reconnaissait des faiblesses cruciales :

– Une croissance économique erratique basée sur le pétrole, sans impact réel sur le développement humain ;

–  Une gouvernance à « améliorer et consolider » et une gestion des ressources publiques à « orienter davantage » vers l’efficacité ;

–  Des retards massifs dans l’exécution des projets, principalement imputables à la « lenteur administrative dans le circuit d’approbation ou d’attribution de passation des marchés publics ».

L’euphémisme du « retard administratif » dissimule le cancer de la corruption systémique et du népotisme qui gangrènent le pays. Ces circuits administratifs lents sont les lieux mêmes où se négocient les pots-de-vin et où les marchés publics sont attribués à des proches du pouvoir, vidant les projets de leur substance avant même qu’ils ne démarrent. Malgré des taux d’exécution affichés (autour de 85% en 2019), la population n’a vu ni la prospérité ni la transformation promise.

Insécurité, corruption, et népotisme : les freins ignorés

Le nouveau Plan « Tchad Connexion 2030 » reprend les objectifs du précédent en les multipliant par deux. Il promet un taux de croissance irréaliste de 10% par an et un PIB en hausse de 60% d’ici 2030.

Pourtant, la réalité sécuritaire et politique, les deux « facteurs climatiques, sécuritaires et humanitaires » qui ralentissaient l’atteinte des objectifs du PND 2017-2021, se sont aggravés.

L’insécurité grandissante : les analystes internationaux eux-mêmes jugent les objectifs de « Tchad Connexion 2030 » comme « très ambitieux, voire irréalistes » face aux « défis logistiques, climatiques et sécuritaires nombreux ». Des régions entières sont aux prises avec des conflits intercommunautaires, des groupes armés, et l’incapacité de l’État à sécuriser les personnes et les biens. Aucun investissement, même saoudien, ne peut prospérer sans un minimum de sécurité publique.

La corruption impunie : le nouveau plan met en avant la création en 2023 de la Cour des Comptes et de l’Autorité Indépendante de Lutte contre la Corruption (AILCC). Ces institutions ne seront que des coquilles vides si le pouvoir politique continue d’opérer dans l’opacité et l’impunité, protégeant les réseaux du népotisme. Le problème n’est pas l’absence de lois, mais l’absence de volonté politique d’appliquer ces lois aux élites.

Le mirage financier d’Abu Dhabi

La levée de fonds pour « Tchad Connexion 2030 » à Abu Dhabi, visant à positionner le Tchad comme un « hub logistique au cœur de l’Afrique », est une nouvelle tentative d’attirer des capitaux sans s’attaquer aux racines du mal.

À quoi bon mobiliser des milliards de dollars, comme l’ont fait les investisseurs d’Abu Dhabi, si ces fonds finissent inéluctablement dans les poches d’une administration inefficace et corrompue ? Le PND 2017-2021 avait déjà alerté sur un scénario pessimiste appelé « Tchad en état de choc » face aux chocs pétroliers. Aujourd’hui, le véritable « choc » est l’incapacité chronique du régime à gérer ses ressources et à rompre avec le système de prédation.

Une connexion sans État de droit

« Tchad Connexion 2030 » risque de n’être qu’un PND de plus qui s’éteindra dans l’indifférence générale, laissant derrière lui des infrastructures inachevées et une dette accrue. La seule « connexion » dont le Tchad a besoin n’est pas celle des câbles à fibres optiques ou des routes, mais une connexion réelle avec le principe de redevabilité, de l’État de droit et de la fin du règne du népotisme.

Sans une révolution de la gouvernance et une lutte sincère et implacable contre la corruption, les milliards des investisseurs étrangers ne serviront qu’à financer le train de vie d’une minorité au détriment de 2,5 millions de Tchadiens qui, selon le PND, rêvent toujours de sortir de la pauvreté.

DJAGBARA Xavier