
En annonçant son retrait définitif de la vie politique, ce vendredi 31 octobre 2025, le Groupe de concertation des acteurs politiques (Gcap) met à nu les dérives autoritaires du régime de Mahamat Idriss Déby Itno.Dans un contexte où les libertés publiques s’effritent et où le pouvoir concentre tous les leviers de décision, cette décision retentit comme un signal d’alarme. En minimisant l’acte, le Mouvement patriotique du salut (Mps) prend le risque d’ignorer la profondeur du malaise démocratique qui s’installe, au moment même où le pays glisse vers un modèle à parti unique de fait.
Une démocratie en récession
Le Tchad semble avoir franchi un nouveau cap dans la restriction des libertés politiques. Depuis la transition ouverte en 2021, le pouvoir de Mahamat Idriss Déby Itno a multiplié les ordonnances qui resserrent l’espace d’expression et d’action des acteurs politiques. Ces textes, présentés comme des mesures de stabilité et d’ordre, ont en réalité verrouillé les mécanismes démocratiques, marginalisant progressivement les partis d’opposition et les voix critiques.
Dans sa déclaration, Max Kemkoye, porte-parole du Gcap, dresse un tableau alarmant : « quatre ordonnances » qui confisquent la vie politique, un référendum contesté ayant débouché sur une Constitution promulguée « de façon irrégulière », et une justice accusée de se rendre complice du déni de droit. Ce diagnostic illustre un régime qui, sous couvert de réformes institutionnelles, consolide un pouvoir sans partage.
Le climat de peur et d’intimidation évoqué — menaces de mort, assassinats politiques, condamnations judiciaires ciblées — témoigne d’une dégradation profonde de la vie démocratique. L’État, garant des libertés, devient un acteur de la répression. En s’attaquant à la fois aux personnes, aux sièges de partis et même à leurs symboles, le pouvoir en place semble chercher à éradiquer toute dissidence structurée.

Une confusion des pouvoirs aux conséquences explosives
Le cumul des fonctions de Mahamat Idriss Déby Itno — Président de la République et président du Mps — constitue le cœur du problème politique tchadien actuel. En incarnant à la fois l’État et le parti, le chef de l’exécutif brouille la frontière entre l’intérêt général et l’intérêt partisan. Cette confusion des rôles fragilise la légitimité des institutions et compromet leur indépendance.
Dans un régime présidentiel, le chef de l’État devrait se placer au-dessus des partis pour garantir l’équilibre institutionnel. Or, en devenant chef de file du Mps, Mahamat Idriss Déby Itno transforme les institutions en prolongements de sa formation politique. Assemblée nationale, Sénat, appareil administratif : tous sont désormais perçus comme des relais du parti présidentiel. Le pluralisme institutionnel se trouve ainsi vidé de sa substance.
Le cas de l’article 285 de la nouvelle Constitution illustre cette dérive. En rendant la participation aux élections « non obligatoire », le texte ouvre une brèche dangereuse dans le principe du suffrage universel. Dans une démocratie réelle, l’élection est un devoir civique et le fondement même de la légitimité politique. La rendre facultative, c’est légitimer la désaffection politique et justifier par avance l’exclusion de certaines forces du jeu électoral.

Le retrait du Gcap : un signal d’alarme ignoré
Le départ du Gcap de la scène politique nationale ne relève pas d’un simple geste de protestation, mais d’un constat d’impuissance. Face à un pouvoir qui n’écoute plus et à des institutions verrouillées, les acteurs du Gcap estiment ne plus pouvoir jouer leur rôle de contre-pouvoir. Ce retrait, loin d’être anodin, traduit le sentiment d’un étouffement démocratique généralisé.
La réaction du pouvoir, incarnée par le porte-parole du MPS, Abdel-Nasser Gaboa, et le député Mahamat Saleh Moussa, après la sortie du Gcap, montre une inquiétante désinvolture. En qualifiant la décision du Gcap de « non-évènement » et en ironisant sur la « popularité qui suffoque », les responsables du Mpsaffichent un mépris pour le dialogue politique. Ce ton moqueur témoigne d’une fermeture du débat public et d’une volonté d’imposer un discours unique.
Pourtant, ce retrait doit être compris comme un avertissement. Lorsqu’une opposition se retire, ce n’est pas seulement une crise politique : c’est la démocratie qui perd son souffle. Le pluralisme tchadien, déjà fragilisé par la violence et la peur, s’enfonce davantage dans la marginalisation. Si rien n’est fait pour rétablir un cadre politique inclusif, le pays risque de basculer vers un système de parti unique de fait, où toute contestation sera assimilée à une menace.

Un pluralisme en péril, un avenir politique incertain
La crise actuelle dépasse la seule confrontation entre le Mps et ses opposants. Elle révèle un problème de fond : la concentration du pouvoir et la disparition progressive des espaces de médiation démocratique. En érigeant son parti en colonne vertébrale de l’État, le Président Mahamat Idriss Déby Itno compromet la construction d’institutions neutres et durables.
Le risque est grand de voir s’installer une « démocratie d’apparat », ou encore une «démocrature» où les élections continuent d’exister formellement, mais sans véritable enjeu politique. Les partis d’opposition deviennent des figurants, les électeurs des spectateurs, et la souveraineté populaire un mythe. Une telle évolution éloigne le Tchad de l’idéal démocratique promis au début de la transition.
Il est encore temps d’inverser la tendance, à condition d’un sursaut politique sincère. La restauration d’un dialogue inclusif, la garantie de la sécurité des opposants et le respect effectif des droits fondamentaux sont les conditions minimales pour éviter que le Tchad ne sombre définitivement dans l’autoritarisme. Faute de quoi, le cri du Gcap ne sera pas seulement celui d’un groupe politique, mais celui d’une démocratie à l’agonie.
