
Par son échec à la présidentielle du Conseil National de la Jeunesse du Tchad (CNJT) lors du 5e congrès tenu le 28 octobre 2025 à Abéché, la candidate Alida a publié sur Facebook une déclaration à la fois lucide et cinglante. Entre vérité crue et perte de sang-froid, elle accuse les électeurs de sa défaite et s’exonère de toute responsabilité. Si cette sortie traduit une blessure personnelle, elle interroge sur la posture qu’un leader doit adopter face à l’échec dans un paysage politique où chaque mot peut peser lourd sur l’avenir.
Une déclaration à chaud : le cri du cœur d’une femme blessée
La publication d’Alida est avant tout un exutoire émotionnel, celui d’une candidate qui a tout donné et se sent trahie par son propre électorat. Elle écrit : “vous avez délibérément choisi de soutenir la médiocrité plutôt que le projet”. Que l’on soit en politique, dans une organisation de la société, une simple association ou un simple cercle apolitique, rares sont ceux qui osent s’adresser ainsi à la base. Cette phrase concentre tout : la déception, la lucidité et la douleur d’un engagement sincère perçu comme trahi.
Dans tous les cas, l’une de ces aspirations ne se nourrit pas seulement de sincérité, elle exige aussi la maîtrise de la frustration. Cette déclaration révèle une tension entre la femme et la politicienne. Alida parle avec le cœur, sans le filtre stratégique qui tempère d’ordinaire les mots des leaders. C’est à la fois sa force et sa faiblesse : la force d’une authenticité qui tranche dans un milieu où tout est calculé, la faiblesse d’une réaction qui peut paraître impulsive. En exprimant sa colère, elle se dévoile, mais se fragilise aussi, car l’espace public ne pardonne pas la vulnérabilité.
Dans sa sortie, il y a la manifestation d’un moment d’humanité brute. Derrière les mots durs, on devine la lassitude d’une femme qui croyait possible un projet collectif, fondé sur la conviction et la transparence. La désillusion est d’autant plus grande que le combat était juste. C’est là le paradoxe du leadership : plus l’engagement est sincère, plus la défaite blesse.

La faute aux électeurs : un glissement rhétorique dangereux
Le passage le plus controversé de sa déclaration demeure celui où Alida rejette la responsabilité de l’échec sur les électeurs. “L’échec de ce projet est votre responsabilité collective”, écrit-elle. Sur le plan moral, le propos se comprend : elle veut souligner que le pouvoir du choix appartient au peuple. Mais sur le plan politique, le message est désastreux. Un leader ne blâme jamais ceux qu’il aspire à rallier. C’est une règle d’or.
En accusant les électeurs d’avoir préféré la “médiocrité” à son projet, Alida prend le risque de rompre le lien de confiance avec sa base. Elle transforme une défaite collective en fracture psychologique. Même si sa frustration est légitime, cette manière de s’exprimer inverse les rôles : au lieu d’assumer la responsabilité symbolique du capitaine qui a perdu la bataille, elle désigne ses troupes comme coupables. En politique, ce glissement est fatal à la crédibilité.
Sans ambages, cette sortie illustre surtout un manque de recul stratégique. Dans une ère numérique où chaque mot est amplifié, un message perçu comme un reproche devient une arme contre soi. Alida aurait pu transformer ce moment en leçon d’humilité et de résilience ; elle en a fait un règlement de comptes. C’est humain, mais peu habile. La politique, c’est aussi l’art de perdre avec élégance.
Une dénonciation juste, mais mal calibrée
Il serait injuste de lire cette déclaration uniquement à travers le prisme de la colère. Alida y expose une réalité politique dérangeante : le clientélisme, la marchandisation du vote et l’hypocrisie des alliances. Lorsqu’elle écrit “en politique, rien n’est gratuit”, elle met à nu un système où la conviction s’efface devant l’intérêt. Son constat est courageux, témoignant d’une lucidité rare dans un environnement où la complaisance est la norme.
Cependant, ce courage se dilue dans le ton accusateur du texte. En dénonçant sans nuance, elle se prive du soutien de ceux qui partagent pourtant son constat. Ce n’est pas le fond du message qui dérange, mais sa forme conflictuelle. Ce qu’ignore Alida, c’est qu’en politique, la vérité doit être livrée avec diplomatie : dire les choses crûment peut satisfaire la conscience, mais compromet souvent la stratégie.
Dès lors, cette dénonciation pose la question du moment choisi. Le temps post-électoral est celui du silence réfléchi, de l’analyse à froid, de la reconstruction. Alida, en s’exprimant trop tôt, a donné l’image d’une réaction épidermique plutôt que d’une réflexion maîtrisée. Or, la crédibilité politique se mesure à la capacité de transformer la défaite en capital d’expérience. Ici, la colère a pris le pas sur la pédagogie.

Le dilemme du leadership féminin : entre exigence et intransigeance
Au-delà du contenu, cette déclaration éclaire la solitude du leadership féminin dans un environnement politique encore dominé par les hommes. Les accusations de “trahison” ou de “vente” qu’elle dénonce révèlent un réflexe social : lorsqu’une femme prend des décisions fermes, on la suspecte d’arrière-pensées. Cette pression supplémentaire explique, en partie, la virulence de sa réponse. C’est le cri d’une femme refusant d’être disqualifiée moralement.
Pourtant, cette posture défensive, si compréhensible soit-elle, risque de renforcer le stéréotype qu’elle combat : celui d’une femme émotive, prompte à la réaction. Dans les faits, Alida paie le prix de son franc-parler. Là où un homme politique aurait peut-être été qualifié de “courageux” ou “cash”, elle est perçue comme “colérique” ou “orgueilleuse”. C’est une double peine qui illustre la difficulté de naviguer entre sincérité et stratégie.
Son défi à présent sera de transformer cette colère en moteur de reconstruction. Si elle parvient à canaliser cette énergie pour bâtir un discours plus rassembleur, elle pourrait incarner une nouvelle forme de leadership féminin : lucide, ferme, mais inclusif. La défaite ne doit pas la définir, mais la discipliner.
Une sortie sincère, mais politiquement imprudente
La chute de la sortie d’Alida “je n’ai de compte à rendre à personne”, sonne comme une profession de foi en faveur de la liberté individuelle. Mais dans le cadre d’un mouvement collectif, cette phrase prend une résonance de rupture. Un leader qui affirme n’avoir de compte à rendre à personne se place hors du cadre du dialogue politique. C’est une posture d’indépendance, mais aussi d’isolement.
La sincérité d’Alida ne fait aucun doute. Sa déclaration, brute et directe, tranche avec la langue de bois habituelle. Mais en politique, la sincérité n’est pas toujours la meilleure stratégie : il faut savoir temporiser, absorber, et transformer la colère en vision.
L’avenir, en effet, réserve toujours des surprises. Les alliances changent, les contextes évoluent, les opportunités reviennent. Mais pour qu’Alida puisse rebondir, elle devra réapprendre à manier la parole publique comme un instrument de construction, non de confrontation. Le leadership, surtout après la défaite, se mesure à la capacité de rester debout sans pointer du doigt.
La déclaration d’Alida restera comme un moment fort de sincérité politique, mais aussi comme un avertissement sur les limites de la franchise en politique.
Elle a dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas : la lassitude face à la corruption morale du jeu électoral.
Mais elle l’a dit d’une manière qui risque d’éroder le capital politique qu’elle a patiemment construit. En tout cas, le texte d’Alida devient un miroir : celui d’une jeunesse politique tiraillée entre vérité et stratégie, entre idéal et compromis. Alida a perdu une élection, mais elle n’a pas perdu sa voix, à condition qu’elle apprenne à l’accorder à la mesure du temps politique.
