
La semaine écoulée aura laissé dans la mémoire collective du Tchad une empreinte de gravité. Entre la promulgation d’une réforme constitutionnelle qui accorde désormais un mandat présidentiel de sept ans renouvelable indéfiniment et le retrait (momentané) fracassant de plusieurs partis d’opposition du Groupe de concertation des acteurs politiques (GCAP), le pays semble s’être enfoncé un peu plus dans la crispation politique. Ce geste de l’opposition, présenté comme un acte de protestation, résonne comme un aveu d’impuissance face à un pouvoir décidé à confondre stabilité et éternité. Pendant que la classe politique se fige, la société civile, elle, retient son souffle, oscillant entre la peur et la lassitude.
La réforme, voulue et imposée au nom de la continuité, a suscité des réactions de défiance dans tout le pays. Elle consacre le retour à un modèle que beaucoup croyaient révolu : celui d’un pouvoir sans limite, d’un horizon institutionnel verrouillé. Certes, la stabilité est un besoin vital pour un État confronté à des défis sécuritaires et économiques persistants. Mais la stabilité n’a jamais justifié le déni de pluralisme, ni l’étouffement du débat démocratique. Lorsqu’un régime refuse de se remettre en question, il finit toujours par être remis en question par la réalité elle-même.
Et la réalité, aujourd’hui, est brutale. L’état de santé du Dr Succès Masra, président du parti Les Transformateurs, toujours détenu, est devenu un symbole de la dérive autoritaire. Les demandes de ses avocats pour une évacuation sanitaire sont restées lettre morte. Le silence du pouvoir sur cette question relève moins de la fermeté que d’une inquiétante froideur institutionnelle. En refusant d’humaniser la politique, le Tchad s’enferme dans une logique de peur où le dialogue devient suspect et la compassion, subversive.
Parallèlement, une note militaire datée du 24 octobre, évoquant la présence de combattants infiltrés dans la capitale, a ravivé les angoisses d’une population déjà épuisée. Le spectre de la menace sécuritaire plane à nouveau sur N’Djamena, nourrissant le sentiment que l’État, absorbé par sa survie politique, ne parvient plus à garantir celle des citoyens. La sécurité nationale, devenue un argument de pouvoir, semble désormais un outil de contrôle plutôt qu’un devoir de protection.

Sur le plan économique, la confession du ministre des Finances, Tahir Hamit Nguilin, résonne comme un aveu collectif : le Tchad s’enlise dans une crise sans précédent. Les mots sont durs, les perspectives plus encore. Le pays vit une asphyxie silencieuse, marquée par l’inflation, le chômage et l’effritement du pouvoir d’achat. Rien n’est plus cruel que de voir la population se débattre dans la précarité pendant que les débats institutionnels tournent à vide.
Et à cette crise économique s’ajoute une autre, plus sourde mais tout aussi alarmante : celle de l’éducation. Depuis le début de l’année, les établissements publics sont paralysés par une grève des enseignants, conséquence d’un bras de fer persistant entre l’État et le corps éducatif. Derrière les revendications salariales et les appels au respect des engagements, se cache un désespoir profond : celui d’une profession reléguée au second plan, d’une jeunesse privée d’école et d’avenir. Là encore, le silence des autorités se confond avec l’indifférence, comme si l’éducation n’était plus une priorité nationale mais une charge à contenir.
Et pourtant, au cœur de cette morosité, un frémissement d’espoir s’est esquissé. Depuis Nantes, un nouveau parti — le Rassemblement Républicain (2R) — a vu le jour, porté par de jeunes cadres décidés à réinventer l’engagement politique. Cette initiative, bien que modeste, rappelle que la jeunesse tchadienne n’a pas renoncé à croire en la politique. Mais elle souligne aussi l’exil des idées, la fuite des intelligences, le désenchantement d’une génération qui rêve de servir son pays depuis l’extérieur.

Dans le même temps, les tensions autour du cinquième congrès du CNJT (congrès qui se tient à Abéché) ont révélé le malaise d’une jeunesse tiraillée entre espoirs et rivalités. Là où l’union devait prévaloir, les divisions se sont installées. Ce clivage, qui dépasse la simple querelle de leadership, illustre la fracture sociale et identitaire qui menace de miner durablement le socle de la nation.
Ainsi, la semaine dernière aura été celle du vertige : vertige du pouvoir face à son propre excès, vertige de l’opposition face à son impuissance, vertige du peuple face à son avenir. Mais le vertige, s’il effraie, peut aussi réveiller. Car le Tchad n’a pas besoin de plus de certitudes, mais de plus de lucidité. Il n’a pas besoin d’ennemis, mais d’alliés. Il n’a pas besoin de silences, mais de dialogue.
Au moment où s’ouvre une nouvelle semaine, il est encore temps de changer le ton, d’ouvrir la main, d’écouter l’autre. Les dirigeants doivent comprendre que gouverner, c’est aussi rassurer, et que la force véritable d’un État ne réside pas dans sa capacité à dominer, mais dans sa volonté d’unir et de servir. Le Tchad ne se sauvera ni dans la peur, ni dans la colère, mais dans la foi en son propre destin collectif.
Car la paix n’est pas un slogan : c’est une discipline. Cerise sur le gâteau, les Tchadiens doivent s’unir. Et si le pays continue d’ignorer cette vérité, il risque de se perdre dans son propre vertige.
La Rédaction
