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Urbanisme : Démolitions de commerces et dédommagements à rabais, les vies brisées de N’Djamena

Les opérations d’assainissement urbain et de déguerpissement sont souvent traduites par des démolitions massives de commerces et d’habitations, particulièrement dans la capitale, N’Djamena. Ces actions, fréquemment menées par les autorités municipales sous prétexte de l’urbanisation, ont un coût social et économique exorbitant, aggravé par des procédures d’indemnisation contestées et largement considérées comme insuffisantes.

« Mon pays…tu es devenu un lieu où on arrache de la main des pauvres pour les tendre aux riches » déplore une commerçante qui a vu son commerce démoli. Elle renchérit, sous le choc que « les faibles pleurent en silence pendant que les puissants rient fort ». Comme elle, plusieurs entrepreneurs ont assisté impuissants à la démolition de leurs commerces à proximité des voies publiques.

Dans de nombreux cas, les démolitions sont menées sans respecter les règles d’expropriation pour cause d’utilité publique prévues par la loi. Les habitants et commerçants sont souvent mal prévenus, voire pas du tout, ne leur laissant aucun temps pour contester la décision en justice ou récupérer leurs biens et outils de travail.

Même lorsque les propriétaires peuvent présenter des titres de propriété ou des baux, ces documents sont parfois ignorés par les autorités, qui maintiennent leurs ordres de démolition, illustrant un mépris des décisions de justice et de la législation foncière. « Aujourd’hui, la mairie a déguerpi les pauvres pour offrir la place aux riches.  Pourtant, ce sont ces mêmes dirigeants qui demandent à la jeunesse d’entreprendre, d’avoir des rêves, de se battre pour un avenir meilleur. » déplore une autre commerçante stupéfaite.

La démolition ne se limite pas aux murs : elle détruit le lieu de travail et les moyens de subsistance de milliers de personnes, surtout dans le secteur informel où les commerces sont souvent la seule source de revenus pour des familles entières. « Nous, la jeunesse, nous ne cherchons pas la pitié, nous demandons seulement la justice et la dignité. Vous pouvez effacer nos stands, mais pas notre courage. Vous pouvez casser nos abris, mais jamais nos espoirs. » lâche déterminée, Kadidja (nom d’emprunt), tenancière d’un stand démoli à Abena éprouvée.

Lorsque des dédommagements (les rares qu’il y a) sont versés, les montants proposés sont souvent jugés dérisoires et ne correspondent ni à la valeur réelle du bien démoli (maison ou commerce), ni au préjudice économique subi (perte de revenus, outils, fonds de commerce). Ces sommes sont loin de permettre la réinstallation ou la reprise des activités.

Dans la majorité des cas recensés, les familles et les commerçants n’ont été proposés aucune solution de relogement ni aucune forme d’indemnisation, les laissant du jour au lendemain dans les décombres de leur vie.

Au-delà des infrastructures, les opérations de démolition s’accompagnent souvent de la destruction du matériel et des stocks, anéantissant toute possibilité de redémarrer une activité sans aide extérieure. Pour les petits commerçants, c’est l’équivalent d’une faillite immédiate.

Ces politiques d’aménagement urbain, mal gérées et socialement injustes, ont des répercussions durables. La plupart se retrouvent sans emploi, accentuant la précarité dans un pays déjà confronté à de vastes défis économiques. L’absence de consultation, le recours à la force et l’insuffisance des compensations créent un profond sentiment d’injustice et de défiance vis-à-vis des autorités publiques. S’adressant au maire de sa commune, Kadidja estime que « le développement ne se construit pas sur les larmes des plus faibles. Un vrai leader ne chasse pas les siens, il les élève. Vous parlez d’avenir, mais vos actes détruisent le présent des plus démunis. »

Face à cette situation, il est urgent de se pencher sur la question d’un dédommagement équitable, l’accompagnement des jeunes entrepreneurs afin que ceux-ci poursuivent leurs activités dans un emplacement qui leur permettra de continuer à exercer.