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Liberté de la presse : Quand les patrons des médias forcent l’oubli de l’opposition et contraint à la partialité

Le paysage médiatique tchadien est de plus en plus émaillé d’inquiétudes. La liberté de la presse reste un combat quotidien pour les journalistes, souvent pris entre le marteau des autorités et l’enclume des pressions exercées par leurs propres employeurs. Ces derniers, qu’ils soient par crainte de représailles gouvernementales (de plus en plus pesant) ou par alignement politique, se retrouvent parfois à contraindre leurs rédactions à minimiser, voire à ignorer, la couverture médiatique des activités de l’opposition politique.

« Certains de vos papiers bloquent mes affaires » se plaint le patron d’un média local en s’incrustant à la conférence de rédaction des journalistes. Par la suite, il avertit les responsables de la rédaction et la direction de l’information. « Je me souviens qu’au lendemain des événements malheureux du 20 octobre 2022, lors de la conférence de rédaction, nous avions dénoncé le traitement partial de l’information. Alors pour l’équilibre des faits, il était question que tous les acteurs impliqués dans ce drame puissent s’exprimer. À notre grande surprise, cet élément a été retiré, semble-t-il, sur ordre venu d’en haut. » comme ce journaliste qui requiert l’anonymat, nombreux sont ces responsables de médias qui, par soucis d’attirer l’attention du gouvernement, censure les éléments qui traitent des sujets liés à l’opposition.

Au Tchad, la pression sur les journalistes ne se limite pas aux menaces directes ou aux détentions orchestrées par les forces de sécurité parfois avec la complicité de leur responsable. Une forme de censure interne s’installe, où les patrons de médias privés, soucieux de la survie économique ou de l’autorisation d’émettre de leur entreprise ou par pur volonté de soutien au régime, imposent des lignes éditoriales très restrictives.

La mainmise sur les médias ne se limite pas qu’à ‘influence des patrons de ces médias mais va au-delà. Selon le Groupe de Concertation des Acteurs Politiques (GCAP), « les médias privés ainsi que leurs journalistes, sont accusés de proximité avec le GCAP, menacés, intimidés voire sanctionnés juste pour avoir couvert constamment les activités de GCAP ».

Connaissant l’impuissance des médias publics à traiter l’information de l’opposition où en la manipulant à l’avantage du régime, le GCAP regrette que les médias publics « sont instruits de ne plus couvrir les activités de GCAP. Et s’ils s’hasarderaient à répondre à nos invitations, c’est simplement pour ramener les propos filmés ou enregistrés en intégralité pour les passer au scan des renseignements et en définitif être censurés. Pourtant, les médias de service public sont financés par l’argent du contribuable tchadien pour n’être qu’aux services exclusifs de la propagande du seul MPS et ses alliés. »

Sous la pression de leurs patrons, de la surveillance accrue des agents de renseignements, les journalistes subissent des injonctions claires : éviter de donner la parole aux figures de l’opposition, de couvrir leurs manifestations ou de relayer leurs critiques acerbes contre le pouvoir en place, vidant ainsi le débat public d’une partie essentielle de sa substance.

Les propriétaires de médias craignent la suspension de leur organe de presse par les instances de régulation, ou pire, des ennuis avec les services de sécurité, comme l’ont montré par le passé plusieurs cas de suspension de médias et d’arrestations de journalistes. Pour eux, l’évitement de l’opposition est un gage de sécurité et de pérennité économique et pour certains journalistes dit « gombistes », une opportunité de se remplir les poches.

Cette situation est d’autant plus préoccupante que le Tchad affiche un historique de restriction de l’espace civique et de la liberté d’expression. Les journalistes qui bravent l’interdit et couvrent des sujets sensibles, y compris l’opposition ou les mouvements sociaux, s’exposent à des convocations, des menaces, voire des détentions. La menace constante sur la sécurité physique et professionnelle des journalistes pèse lourdement sur la capacité d’une presse à être réellement indépendante.

La Haute Autorité des Médias et de l’Audiovisuel (HAMA) a souvent été accusée d’utiliser son pouvoir pour imposer des restrictions jugées excessives par les associations de presse, notamment en limitant les formats de diffusion ou en suspendant des publications. Ces mesures accentuent la prudence des patrons de médias (pour ceux qui sont encore neutres) qui, pour ne pas être dans le collimateur de l’autorité, préfèrent filtrer rigoureusement l’information.

L’impact de ces pressions sur le pluralisme démocratique est considérable. En excluant les voix de l’opposition du discours médiatique dominant, les citoyens tchadiens se retrouvent avec une information tronquée, limitant leur capacité à faire des choix éclairés, notamment lors des échéances électorales ou référendaires.

Les organisations professionnelles des médias et les défenseurs des droits de l’homme appellent régulièrement les autorités et les patrons de presse à respecter l’éthique journalistique et le droit du public à une information complète. L’ombre portée de la peur sur les rédactions tchadiennes continue, hélas, de museler une partie essentielle du débat national.

Djagbara Xavier, ChadiansReportermember