
Le 20 octobre 2022 restera gravé dans la mémoire tchadienne comme le « Jeudi noir », une journée de manifestations violemment réprimées qui a marqué un tournant brutal dans la période de transition. Trois an après ces événements sanglants, la nation commémore les victimes, tandis que les appels à la vérité et à la justice résonnent avec insistance.
Une répression sanglante et des bilans controversés
Ce jour-là, des centaines de personnes, à l’appel de partis d’opposition et de la société civile, étaient descendues dans les rues de N’Djamena et d’autres villes pour protester contre la prolongation de deux ans de la période de transition et le maintien au pouvoir du général Mahamat Idriss Déby Itno aujourd’hui maréchal. Les manifestations, bien qu’interdites, ont été accueillies par une répression d’une violence inouïe de la part des forces de l’ordre.
Le bilan humain de cette journée est lourd et toujours sujet à controverse. Si le gouvernement a initialement fait état d’une cinquantaine de morts (revu à 73 morts selon certaines sources ultérieures), les organisateurs des marches et des organisations de défense des droits humains avancent des chiffres bien supérieurs. L’Organisation Mondiale Contre la Torture (OMCT) et la Ligue Tchadienne des Droits de l’Homme (LTDH) ont publié un rapport en avril 2023 évoquant au moins 218 morts, plus de 1369 cas d’arrestations arbitraires et des dizaines de cas de torture et de disparitions forcées.

Les forces de sécurité sont accusées d’avoir tiré à balles réelles sur la foule, procédé à des arrestations massives, parfois d’enfants, et d’avoir soumis des détenus à des actes de torture.
L’ombre de l’impunité et l’absence de vérité
Trois an plus tard, l’espoir d’une justice pour les victimes et leurs familles reste faible. Si des procès ont eu lieu (notamment à Koro Toro, où plus de 260 personnes ont été condamnées à des peines d’emprisonnement ferme), leur déroulement à huis clos et les doutes sur l’équité des procédures ont été vivement critiqués par les ONG internationales. Amnesty International et Human Rights Watch, entre autres, ont dénoncé des violations des droits humains et réclamé des enquêtes indépendantes qui n’ont pas été faites.
La mise en place par le gouvernement d’une commission judiciaire pour situer les responsabilités, annoncée dans la foulée, n’a pas apaisé les inquiétudes. Surtout, la perspective de voir les responsables des exactions rendre compte de leurs actes s’est éloignée avec les amnisties et les grâces accordées à certains détenus, et le manque d’ouverture d’information judiciaire concernant les cas de torture et d’exécutions sommaires.

Un contexte politique toujours tendu
Ces commémorations s’inscrivent dans un contexte politique toujours fragile malgré le retour au pouvoir civil. L’opposition et la société civile continuent de dénoncer un rétrécissement de l’espace civique et un climat de peur. L’opposition et la société civile aujourd’hui quasi inexistante (emprisonnement du leader des transformateurs et l’interdiction de Wakit Tama).

Le « Jeudi noir » du 20 octobre 2022 symbolise pour beaucoup la dérive autoritaire d’un régime de transition (qui continu avec le régime actuel de N’Djamena au pouvoir pour un mandat civil) qui s’est arrogé le droit de se maintenir au pouvoir et d’écraser toute voix dissidente. La pérennité de la quête de justice pour les victimes est aujourd’hui un baromètre de la sincérité.
La rédaction
