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N’Djamena : Quand la mairie lutte contre les substances illicites, mais évite les gros poissons

La capitale tchadienne, N’Djamena, est confrontée à une augmentation alarmante de la consommation de substances illicites (drogues, alcools frelatés…), notamment parmi les jeunes. Face à ce fléau qui mine le tissu social et sécuritaire, la mairie de la ville s’est lancée dans une série d’opérations coup-de-poing visant les revendeurs. Cependant, cette offensive soulève une critique récurrente et majeure : l’action se concentre sur les petits maillons de la chaîne, laissant les « barons » et les véritables organisateurs du trafic illicite hors d’atteinte.

L’administration municipale, en coordination avec les forces de l’ordre, a multiplié les descentes dans les quartiers réputés pour être des plaques tournantes du commerce illicite de stupéfiants. Les opérations visent principalement les dealers de rue, souvent de jeunes gens au chômage ou désœuvrés, qui écoulent des produits illicites tels que l’alcool en sachet, des drogues de synthèse ou des produits pharmaceutiques détournés.

Ces initiatives se traduisent par des saisies publiques et des arrestations spectaculaires (généralement de simples consommateurs ou de petits détaillants), permettant à la mairie d’afficher une volonté de fer et d’adresser une réponse visible au ras-le-bol des populations. Au niveau des quartiers, ces actions sont souvent bien accueillies par les habitants et les parents, qui voient dans l’éviction des points de deal une amélioration immédiate de la sécurité et de la moralité publique.

Malgré l’énergie déployée par la municipalité, l’efficacité à long terme de ces opérations est mise en doute. Le trafic de substances illicites est une affaire de réseaux. Les petits revendeurs ne sont que les employés d’une structure pyramidale qui gère l’importation, le financement et la distribution à grande échelle.

Aucune grande figure du trafic, aucun « baron » réputé détenant les clés des filières d’approvisionnement et de l’importation de la drogue, n’a été publiquement inquiété ou présenté à la justice. Ce ciblage sélectif alimente les soupçons de protection et de corruption au sein de l’appareil d’État. Les organisateurs du trafic sont souvent des individus puissants, disposant de réseaux et de moyens financiers suffisants pour s’assurer une impunité, voire une complicité au sein des cercles politiques, économiques ou sécuritaires.

En n’attaquant que le bas de l’iceberg, l’action de la mairie produit un effet temporaire, mais non durable. Chaque arrestation de petit revendeur est immédiatement suivie par l’arrivée d’un remplaçant, le réseau de distribution restant intact. Les saisies d’aujourd’hui sont compensées par de nouvelles livraisons dès demain. La lutte se transforme en une chasse aux consommateurs et aux petites mains plutôt qu’en une guerre contre le crime organisé, dévoyant l’énergie des autorités des véritables enjeux de sécurité nationale.

Pour que la ville de N’Djamena puisse réellement enrayer la consommation et le trafic, il est urgent de faire une réorientation stratégique qui dépasse la simple opération de police municipale. Mener des enquêtes financières pour remonter les filières de blanchiment et d’enrichissement illicite, seuls moyens de mettre au jour les financements et les propriétés des barons. Exiger une réelle volonté politique au plus haut niveau de l’État pour briser les réseaux et garantir l’indépendance des services de lutte contre la drogue vis-à-vis des potentiels protecteurs. Accompagner la répression d’une politique sociale de prévention et de prise en charge des jeunes consommateurs, afin d’attaquer la demande parallèlement à l’offre.  Finalement, la consommation de drogues par la jeunesse de N’Djamenoise n’est pas seulement le résultat d’une offre illicite ; elle est surtout le symptôme d’un désespoir social et d’un manque criant de perspectives. Pour que la jeunesse se détourne de la drogue, il ne suffit pas d’arrêter les revendeurs de bas étage ; il faut lui offrir une alternative crédible et attrayante.

Tant que le gouvernement tchadien ne déploiera pas une stratégie globale alliant l’arrêt impératif des barons au sommet (pour assécher l’offre) et la création massive d’opportunités à la base (pour annuler la demande) la jeunesse continuera de chercher un refuge dans les substances illicites. La lutte contre la drogue est avant tout une question de justice sociale et de dignité, pas une simple affaire de menottes.