
Considéré comme le berceau de l’humanité, le Tchad ne s’arrête pas là. Il devient aujourd’hui un territoire pris en étau par les hommes en treillis. Partout, dans les coins et recoins du pays de Toumaï, l’on remarque la présence omniprésente, parfois ostentatoire, des militaires. Ce phénomène, loin d’être anodin, traduit une transformation silencieuse mais profonde de l’appareil administratif de l’État.
Ayant pour unique et noble mission de défendre les citoyens contre les agressions extérieures et les menaces internes, le militaire tchadien, dans bien des cas, s’écarte de cette vocation républicaine. Il s’arroge des rôles qui ne sont pas les siens, investissant des sphères civiles pour lesquelles il n’a ni formation adéquate ni légitimité administrative. Il vit au rythme de sa tenue en peau de léopard, dont l’apparence seule suffit à intimider. Cette posture génère une psychose collective, ancre la peur dans l’esprit des populations, et affaiblit les fondements mêmes de l’État de droit.

Chez les Grecs anciens comme dans la théorie moderne des États démocratiques, l’ordre militaire relève du pouvoir exécutif, subordonné à l’autorité civile. Mais au Tchad, cette hiérarchie est largement renversée. L’homme en tenue se croit tout permis. Il tue sans sommation, menace, réprime, et se drape dans l’impunité que lui confère son statut. Dans l’imaginaire populaire, il devient intouchable, hors de portée de la justice et des institutions de contrôle.
Le plus préoccupant demeure toutefois son comportement quotidien, souvent en porte-à-faux avec l’éthique militaire. Le militaire tchadien d’aujourd’hui, à de rares exceptions près, se distingue moins par la discipline, la rigueur et la loyauté que par l’arrogance, la brutalité et une méconnaissance notoire des règles républicaines. Il n’est pas rare de le voir abuser de son autorité dans les marchés, les transports, les postes de commandement, ou encore dans l’exercice de fonctions politiques pour lesquelles il n’a ni compétence ni mandat électif.

Cette dérive s’inscrit dans une logique plus large : la militarisation rampante de l’administration publique. Gouverneurs, préfets, sous-préfets, directeurs généraux d’entreprises d’État ou encore chefs de projets : les exemples de militaires occupant des postes civils stratégiques pullulent. Les cadres civils, pourtant formés dans les Écoles nationales d’administration du Tchad, de l’étranger ou encore dans les universités, se retrouvent marginalisés, sans perspectives de carrière, réduits à l’oisiveté bureaucratique. Ceux-ci sont laissés à la traine et baladent tranquillement dans les couloirs en subordonnés.
Or, ces postes de commandement territorial et de gestion publique sont fondamentalement techniques, et exigent une formation en administration, en gestion, en droit ou en politique publique. Cette confusion des genres a des effets désastreux : inefficacité de l’action publique, centralisation excessive, absence de redevabilité, et surtout, effritement de la confiance entre les citoyens et l’État.

Pire, cette pratique viole délibérément le cadre juridique en vigueur. L’article 16 du Décret N°154 du 15/03/2001 portant attributions des chefs d’unités administratives, ainsi que le Décret N°901/PR/PM/MFPTE/2006 du 12/10/2006 fixant le statut particulier des corps de fonctionnaires, sont pourtant clairs : le commandement territorial ne peut être exercé que par les Administrateurs du Territoire, sauf dérogation expresse du Président de la République dans la limite de 5 % des effectifs. Mais cette disposition est désormais reléguée au rang de simple formalité juridique, ignorée dans la pratique.
Les exemples d’un passé récent parlent d’eux-mêmes. La nomination d’un militaire à la tête de la Société nationale d’électricité (SNE) ou encore celle d’un officier au poste de sélectionneur de l’équipe nationale de football, sont autant d’illustrations de cette confusion des rôles et du mépris des compétences professionnelles.

Ce glissement progressif vers une gouvernance militaro-administrative pose un véritable danger pour la démocratie, la méritocratie et la stabilité à long terme du pays. La logique du treillis supplante celle de la toge universitaire. L’expérience de terrain et les résultats cèdent la place à la loyauté envers le régime. À terme, ce système engendre frustration, injustice, et alimente une crise silencieuse chez les jeunes cadres civils, souvent réduits à l’exil ou à l’inaction.

Il est donc urgent d’ouvrir un débat national inclusif sur les limites de la présence militaire dans les institutions civiles. La force ne saurait se substituer à la compétence. Le Tchad doit sortir de ce piège qui hypothèque son avenir institutionnel, économique et social. Ce n’est qu’au prix d’une réforme profonde de l’administration et d’une réaffirmation de la primauté du civil sur le militaire que le pays pourra espérer bâtir une gouvernance juste, efficace et véritablement démocratique.
La Rédaction
